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L'atelier Poésie de Martine Cros


La solitude Caravage - Yannick Haenel

Publié par http:/allerauxessentiels.com/ sur 21 Mars 2019, 19:00pm

Catégories : #Extraits - Ressentis de lectures, #Peinture, #Yannick Haenel, #Le Caravage

I - Le Caravage (attribution), "Jean-Baptiste à la fontaine", vers 1610, La Valette, Malte.

I - Le Caravage (attribution), "Jean-Baptiste à la fontaine", vers 1610, La Valette, Malte.

 

 

 

Yannick Haenel

 

LA SOLITUDE

CARAVAGE



 

Collection

DES VIES

Fayard

Février 2019


 

 

 

__________


 

Chapitre 22


 

La fontaine miraculeuse


 


 


 

Que faisait le Caravage avant qu'on l'envoie en apprentissage, à 13 ans, chez Simone Peterzano, un peintre renommé, ancien élève du Titien, qui fut leur voisin à Milan ? Je n'ai pas envie de vous infliger des fantaisies, encore moins de broder un tableau de la vie quotidienne d'un enfant à la fin du XVI e siècle en Lombardie : les lacunes font partie de l'existence ; tout n'est pas significatif ; et quelles qu'en soient les péripéties, l'enfance est un temps secret.

Alors voici ce qu'on sait : à la mort de son père [mort de la peste qui frappe Milan en 1576, ndlr], le Caravage a 6 ans, et sa mère Lucia en a 27. Grâce au dispositif d'enseignement issu du concile de Trente, qui sous l'influence du cardinal et archevêque Charles Borromée, accentue la dimension pastorale de l'Église catholique, le Caravage va à l'école et il bénéficie de leçons de catéchisme.

Dans l'Italie de la Contre-Réforme, la piété structure la vie des jeunes gens : non seulement le Caravage sait lire et écrire, mais il a une connaissance précise de l'histoire de la religion chrétienne. S'ajoutent à ce contexte un oncle prêtre, et son frère Giovan Battista, lequel reçoit à 11 ans, en 1583, les ordres sacrés qui le destinent, lui aussi, à la prêtrise.

Comment le Caravage a-t-il découvert sa vocation ? Les influences, chez les artistes, sont multiples, hasardeuses, volatiles. Dans l'Italie de la Contre-Réforme, il y a des œuvres d'art partout ; la moindre église se donne comme un petit musée où le jeune Caravage a pu se laisser impressionner par le visage doré d'un martyr aux yeux noyés d'ombre ou par le modelé des biceps effrayants d'un bourreau dont il se souviendra pour sa Flagellation ; il a pu se laisser charmer par les effets de lumière d'une lanterne ou par les tonalités noisette d'un vêtement d'apôtre aux relents de brûlé ; être conquis par le détail d'une lamelle de nuage dans un ciel, par la minutie d'un pied de vigne ou la gravité d'un pavement rouge poivre qui reviendra, des années plus tard, sous son pinceau, lorsqu'il peindra la Vierge.

Ainsi a-t-on beaucoup insisté sur l'imprégnation lombarde du Caravage : entre Bergame, Brescia et Crémone, c'est-à-dire dans le voisinage de Caravaggio, une « école lombarde » s'est regroupée autour de peintres comme les frères Antonio et Vincenzo Campi, comme Giovanni Battista Moroni ou Moretto da Brescia, dont les doux clairs-obscurs, la beauté sensible des plis entaillés par des ombres légères et le naturalisme brusque qui s'éclôt dans les contre-jours constituent selon Roberto Longhi, qui les a révélés au public, de convaincants précurseurs du Caravage. Et rien qu'à Caravaggio, chez lui, le Caravage a pu voir des œuvres de Bernardino Campi dans l'église paroissiale, ou des fresques de Fermo Stella dans l'église franciscaine San Bernardino.

Peut-être a-t-il dessiné et peint de lui-même, se perfectionnant tout seul et rêvant à la gloire de son illustre prédécesseur Polidoro da Caravaggio, né vers 1500, mort en 1543, et aujourd'hui oublié, qui apprit la peinture auprès de Raphaël, fit une carrière brillante de peintre à fresques à Rome, puis – troublant destin qui annonce celui du Caravage – partit à Naples, et enfin s'exila en Sicile, à Messine, où il aurait été assassiné.

Giovan Pietro Bellori, l'un des trois fameux biographes du Caravage, raconte que celui-ci accompagnait son père sur des chantiers où il l'aidait à préparer des enduits à fresques ; mais son père étant mort lorsqu'il avait 6 ans, on peut douter d'un tel scénario et lui préférer la piste de la fontaine : on raconte en effet que la Vierge était apparue en un endroit du bourg de Caravaggio et qu'une source avait fleuri au lieu même de son apparition. On y avait établi, en action de grâce, une fontaine dont les murs tombaient en ruine ; pour revivifier ce miracle, Charles Borromée – qui plus tard sera canonisé, et qui alors n'était pas seulement archevêque de Milan, mais aussi l'un des artisans les plus zélés et les plus audacieux de la Contre-Réforme catholique (dont la peinture du Caravage est à sa manière une expression intense) – commanda qu'on rénove le vieux sanctuaire. Un appel d'offres avait été lancé auprès des entrepreneurs locaux, et c'est l'un des oncles du Caravage qui remporta le marché, si bien qu'avec l'aide d'autres membres de la famille il dirigea cet énorme chantier auquel le tout jeune Caravage, dont la curiosité pour toute forme d'art était inlassable, avait nécessairement pris part.

II - Le Caravage, "Le joueur de luth", 1595-1596, Musée de L'Ermitage, St Pétersbourg.

II - Le Caravage, "Le joueur de luth", 1595-1596, Musée de L'Ermitage, St Pétersbourg.

 

 

Il est possible que le véritable baptême artistique du Caravage soit là : un enfant qui a perdu son père dans la peste tourne autour d'une petite œuvre d'art édifiée sur une source en attendant de voir la Vierge ; et comme il a lui-même participé à cette œuvre, comme il était là chaque jour, portant les outils, aidant à la préparation des matières, observant combien, dès lors qu'une œuvre d'art en est l'objet, les humains canalisent leurs conflits, maîtrisent leurs passions et se concentrent sur un but unique, silencieux et fébrile, aussi magique que l'apparition qu'elle célèbre, qu'on appelle la perfection. Comprend-il que c'est l'art – et en particulier la peinture – qui fait apparaître ce qu'on ne voit pas ?

Un artiste est quelqu'un qui, d'une manière ou d'une autre, se met en rapport avec le miracle ; il est capable de le reconnaître, mais aussi de le recréer. Comme l'indique plaisamment Carmelo Bene dans Notre-Dame-des-Turcs, un poète ne dit pas : « La Madone m'est apparue », mais : « Je suis apparu à la Madone » (Sono apparso alla Madonna).

Parmi les dizaines d'œuvres du Caravage dont l'attribution est encore incertaine, il y a un Jean-Baptiste à la fontaine tardif, qu'on peut voir à Malte ; il faisait partie, semble-t-il, des tableaux roulés sur eux-mêmes qu'il avait apportés sur une felouque et qui lui furent volés lorsque, rentrant d'exil en 1610, et impatient d'obtenir son retour en grâce, il aborda à Porto Ercole, fut arrêté par erreur, puis relâché, et malade, erra le long du rivage à la recherche de la felouque, avant de trouver la mort.

Leon Battista Alberti, qui théorisa l'art de peindre en 1435 avec son De pictura, écrit que la peinture consiste à « embrasser avec art la surface d'une fontaine ». Par le mot de « fontaine », il entendait avant tout un miroir et se référait au mythe de Narcisse ; il n'empêche qu'à l'origine de la peinture on découvre une source ; qu'on s'y mire ou qu'on y trempe son pinceau, comme l'œil dont elle est l'image parfaite, elle humecte, humidifie, irrigue une surface de pigments qui en réinventent la palette lumineuse.

La source inscrite au fond de tout regard ne cesse d'être attaquée par le visible qui en déchire obstinément la beauté ; mais les peintres réveillent à chaque coup de pinceau cette humidité qui baigne la cornée et nous transmet à la mémoire d'une lumière liquide.

Chaque tableau recèle à sa manière une fontaine, laquelle se dissimule comme un trésor à prodiguer dans la nuance des carnations, dans l'offre immense des nudités, dans l'éclair de ces bouches ouvertes qui, dans la peinture du Caravage, affirment, en même temps qu'une soif inextinguible, la jouissance d'une sensualité qui vous défie. La fontaine, en tant que provision de clartés, n'est-elle pas le lieu de l'amour – celui qui, comme dans le Roman de la rose, vous ouvre à l'image ?

III - Le Caravage, "Le couronnement d'épines", 1602-1603, Kunsthistorisches Museum, Vienne.

III - Le Caravage, "Le couronnement d'épines", 1602-1603, Kunsthistorisches Museum, Vienne.

 

 

Ce jeune Jean-Baptiste à la tignasse épaisse, ceint d'une peau de bête qui tombe de ses épaules, est penché en avant, les deux mains appuyées sur un rocher ; il ouvre sa bouche pour boire l'eau de la fontaine, dont un petit filet coule sur ses lèvres, et un autre ruisselle vers la pauvre croix confectionnée avec le bâton de roseau posé devant lui.

La simplicité de l'indemne vous saute aux yeux ; elle étincelle comme la goutte d'eau qui désaltère un enfant. Dans la peinture du Caravage, le sacré gît dans une goutte. Il existe une part en chacun de nous qui échappe à l'enfer et nous destine, presque miraculeusement, au goût d'une rosée fertile. Que le Caravage, tout au bout de son destin – au cœur du désert angoissé de son exil -, ait rejoué dans un dernier tableau la scène enfantine de la fontaine mariale, rien n'est plus déchirant.

Je voudrais creuser encore, pendant quelques paragraphes, l'image de cette fontaine : dans la peinture du Caravage, excepté dans ce beau Jean-Baptiste, la fontaine est invisible, mais c'est elle qui éclaire dans ses premiers tableaux le sourire insolent des jeunes gens qui posent à moitié nus ; c'est elle qui brille dans les yeux séducteurs, dans les regards musicaux, dans les décolletés chantants ; et le chevalet lui-même, au si beau nom qui appelle le galop, ne figure-t-il pas, aux yeux d'un adepte des fontaines, le miroir, la mare, l'étendue humide qui vous destine à l'assouvissement?

À chaque instant, peut-être plus encore à la fin, il s'agit d'aller vers la « source de vie » dont parle l'Apocalypse. Nous croyons évoluer dans l'existence, mais celle-ci n'aura peut-être consisté qu'à savoir vivre auprès d'une fontaine – à se rapprocher, à s'éloigner d'un point d'eau vive. Car il y a toujours, quelque part dans la vie d'un homme, une fontaine ; et s'il arrive que nous la perdions de vue, et que nous soyons allés si loin dans l'égarement qu'il devienne impossible de la retrouver, un détail suffit parfois à vous enchanter, une pauvre écume verte au pied d'un tronc d'arbre, un camaïeu de plis rouges, le cerne sous l'œil d'un jeune homme, la perle à l'oreille d'une femme : voici que vous reconnaissez l'enchantement lui-même, qui se met à miroiter comme la blancheur neigeuse sur les armures des chevaliers de la Table ronde.

Ouvrir sa bouche, étancher sa soif, chercher Dieu : je ne sais dans quel ordre le mystère s'ouvre, ni comment il nous gratifie, mais la goutte d'eau n'est pas seulement ce qui nous rassasie, elle est une rosée qui double en filigrane le passage des jours ; et même si le fond de l'existence est noir, la fraîcheur d'un ruissellement secret nous fait tendre les lèvres : à chaque seconde, un psaume réclame en silence une rivière pour notre gorge asséchée ; la détresse connaît bien cette espérance, elle en discerne même la lumière, car à travers une goutte d'eau c'est le monde entier qui se donne, et c'est précisément ce monde entier qui scintille sur la toile d'un peintre, reflété en un prisme où la nacre rejoue à l'infini le mouvement des couleurs et la variété des formes.


 


 


 


 

Pages 96-103

 


 

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