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aller aux essentiels

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L'atelier Poésie de Martine Cros


Marguerite YOURCENAR

Publié par http:/allerauxessentiels.com/

Catégories : #Marguerite Yourcenar

Lucien Clergue, “Fontaine du Grand Palais, Paris”, 1962 - Source : Pinterest -

Lucien Clergue, “Fontaine du Grand Palais, Paris”, 1962 - Source : Pinterest -

 

 

 

 

Lundi 29 juillet 2019 

 

Quoi de plus beau que cette statue de suppliant par Rodin, où l'homme qui prie tend les bras et s'étire comme un arbre ? A coup sûr, l'arbre prie la lumière divine.

 

*

 

Ton corps aux trois-quarts composé d'eau, plus un peu de minéraux terrestres, petite poignée. Et cette grande flamme en toi dont tu ne connais pas la nature. Et dans tes poumons, pris et repris sans cesse à l'intérieur de la cage thoracique, l'air, ce bel étranger, sans qui tu ne peux pas vivre.

 

 

1980 

 

 

Pages 210-213, deux fragments, in "XVII Ecrit dans un jardin", in "Le Temps, ce grand sculpteur", Essais, Collection Blanche/ Gallimard, 1990.

Marguerite YOURCENAR
Antinoüs, sur un bas-relief en marbre italien, signé Antonianus d'Aphrodisias , Palazzo Massimo alle Terme, Rome. - Source : Pinterest -

Antinoüs, sur un bas-relief en marbre italien, signé Antonianus d'Aphrodisias , Palazzo Massimo alle Terme, Rome. - Source : Pinterest -

 
 
Lundi 28 mai 2018 

 

Tout ce qu'on peut dire du tempérament d'Antinoüs est inscrit dans la moindre de ses images. Eager and impassionated tenderness, sullen effeminacy : Shelley, avec l'admirable candeur des poètes, dit en six mots l'essentiel, là où les critiques d'art et les historiens du XIXe siècle ne savaient que se répandre en déclamations vertueuses, ou idéaliser en plein faux et en plein vague. 

 

 

P.336  - in Carnets de notes de "Mémoires d'Hadrien", in "Mémoires d'Hadrien", Folio Poche / Gallimard, 1974.  

Quand on dort aussi haut que Shelley, quand on rêve avec tous les souffles de l'air, les monts énormes et les plaines de la mer traversent sans fin le sommeil de la Terre et de l'Océan. Dans le kaléidoscope tournant du Jour et de la Nuit, la Terre et l'Océan sont bercés ensemble par le Ciel immense et immobile, ils sont endormis tous les deux dans un même bonheur. La poétique de Shelley est une poétique de l'immensité bercée. Le monde est pour Shelley un immense berceau — un berceau cosmique — d'où, sans cesse, s'envolent des rêves. Une fois de plus, comme nous l'avons signalé tant de fois dans nos études sur l'imagination matérielle de l'eau, nous voyons monter au niveau cosmique les impressions d'un rêveur.

G. Bachelard [sur Shelley], "L'air et les songes, Essai sur l'imagination du mouvement", page 57.

Marguerite Yourcenar lui témoignait une tendresse particulière, lit -on page 110 dans "Marguerite Yourcenar en poésie: archéologie d'un silence", de Achmy Halley - lien ci-dessous -

 

 

Dimanche 29 avril 2018 (Fragment de paroles d'Hadrien) 


 

 

Comme tout le monde, je n'ai à mon service que trois moyens d'évaluer l'existence humaine : l'étude de soi, la plus difficile et la plus dangereuse, mais aussi la plus féconde des méthodes ; l'observation des hommes, qui s'arrangent le plus souvent pour nous cacher leurs secrets ou pour nous faire croire qu'ils en ont ; les livres, avec les erreurs particulières de perspective qui naissent entre leurs lignes. J'ai lu à peu près tout ce que nos historiens, nos poètes, et même nos conteurs ont écrit, bien que ces derniers soient réputés frivoles, et je leur dois peut-être plus d'informations que je n'en ai recueilli dans les situations assez variées de ma propre vie. La lettre écrite m'a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m'ont appris à apprécier les gestes. Par contre, et dans la suite, la vie m'a éclairci les livres.

Mais ceux-ci mentent, et même les plus sincères. Les moins habiles, faute de mots et de phrases où ils la pourraient enfermer, retiennent de la vie une image plate et pauvre ; tels, comme Lucain, l'alourdissent et l'encombrent d'une solennité qu'elle n'a pas. D'autres, au contraire, comme Pétrone, l'allègent, font d'elle une balle bondissante et creuse, facile à recevoir et à lancer dans un univers sans poids. Les poètes nous transportent dans un monde plus vaste ou plus beau, plus ardent ou plus doux que celui qui nous est donné, différent par là même, et en pratique presque inhabitable. Les philosophes font subir à la réalité, pour pouvoir l'étudier pure, à peu près les mêmes transformations que le feu ou le pilon font subir aux corps : rien d'un être ou d'un fait, tels que nous l'avons connu, ne paraît subsister dans ces cristaux ou dans cette cendre. Les historiens nous proposent du passé des systèmes trop complets, des séries de causes et d'effets trop exacts et trop clairs pour avoir jamais été entièrement vrais ; ils réarrangent cette docile matière morte, et je sais que même à Plutarque échappera toujours Alexandre. Les conteurs, les auteurs de fables milésiennes, ne font guère, comme des bouchers, que d'apprendre à l'étal de petits morceaux de viande appréciés des mouches. Je m'accommoderais fort mal d'un monde sans livres, mais la réalité n'est pas là, parce qu'elle n'y tient pas tout entière.

 

 

 

 

P.30-31  - in Animula vagula blandula, in "Mémoires d'Hadrien", Folio Poche / Gallimard, 1974.

 

 

 

 

 

 

Vendredi 27 avril 2018 (Fragment de paroles d'Hadrien sur l'amour) 


 

 

Les cyniques et les moralistes s'accordent pour mettre les voluptés de l'amour parmi les jouissances dites grossières, entre le plaisir de boire et celui de manger, tout en les déclarant d'ailleurs, puisqu'ils assurent qu'on s'en peut passer, moins indispensables que ceux-là. Du moraliste, je m'attends à tout, mais je m'étonne que le cynique s'y trompe. Mettons que les uns et les autres aient peur de leurs démons, soit qu'ils leur résistent, soit qu'ils s'y abandonnent, et s'efforcent de ravaler leur plaisir pour essayer de lui enlever sa puissance presque terrible, sous laquelle ils succombent, et son étrange mystère, où ils se sentent perdus. Je croirai à cette assimilation de l'amour aux joies purement physiques (à supposer qu'il en existe de telles) le jour où j'aurai vu un gourmet sangloter de délices devant son mets favori, comme un amant sur une jeune épaule. De tous nos jeux, c'est le seul qui risque de bouleverser l'âme, le seul aussi où le joueur s'abandonne nécessairement au délire du corps. Il n'est pas indispensable que le buveur abdique sa raison, mais l'amant qui garde la sienne n'obéit pas jusqu'au bout à son dieu. L'abstinence ou l'excès n'engagent partout ailleurs que l'homme seul : sauf dans le cas de Diogène, dont les limitations et le caractère de raisonnable pis-aller se marquent d'eux-mêmes, toute démarche sensuelle nous place en présence de l'Autre, nous implique dans les exigences et les servitudes du choix. Je n'en connais pas où l'homme se résolve pour des raisons plus simples et plus inéluctables, où l'objet choisi ne pèse plus exactement à son poids brut de délices, où l'amateur de vérités ait plus de chances de juger la créature nue. À partir d'un dépouillement qui s'égale à celui de la mort, d'une humilité qui passe celle de la défaite et de la prière, je m'émerveille de voir chaque fois se reformer la complexité des refus, des responsabilités, des apports, les pauvres aveux, les fragiles mensonges, les compromis passionnés entre mes plaisirs et ceux de l'Autre, tant de liens impossibles à rompre et pourtant déliés si vite. Ce jeu mystérieux qui va de l'amour d'un corps à l'amour d'une personne m'a semblé assez beau pour lui consacrer une part de ma vie. Les mots trompent, puisque celui de plaisir couvre des réalités contradictoires, comporte à la fois les notions de tiédeur, de douceur, d'intimité des corps, et celles de violence, d'agonie et de cri. La petite phrase obscène de Poseidonius sur le frottement de deux parcelles de chair, que je t'ai vu copier avec une application d'enfant sage dans tes cahiers d'école, ne définit pas plus le phénomène de l'amour que la corde touchée du doigt ne rend compte du miracle des sons. C'est moins la volupté qu'elle insulte que la chair elle-même, cet instrument de muscles, de sang, et d'épiderme, ce rouge nuage dont l'âme est l'éclair.

Et j'avoue que la raison reste confondue en présence du prodige même de l'amour, de l'étrange obsession qui fait que cette même chair dont nous nous soucions si peu quand elle compose notre propre corps, nous inquiétant seulement de la laver, de la nourrir, et, s'il se peut, de l'empêcher de souffrir, puisse nous inspirer une telle passion de caresses simplement parce qu'elle est animée par une individualité différente de la nôtre, et parce qu'elle présente certains linéaments de beauté, sur lesquels, d'ailleurs, les meilleurs juges ne s'accordent pas. Ici, la logique humaine reste en deçà, comme dans les révélations des Mystères. La tradition populaire ne s'y est pas trompée, qui a toujours vu dans l'amour une forme d'initiation, l'un des points de rencontre du secret et du sacré. L'expérience sensuelle se compare encore aux Mystères en ce que la première approche fait au non-initié l'effet d'un rite plus ou moins effrayant, scandaleusement éloigné des fonctions familières du sommeil, du boire, et du manger, objet de plaisanterie, de honte, ou de terreur. Tout autant que la danse des Ménades ou le délire des Corybantes, notre amour nous entraîne dans un univers différent, où il nous est, en d'autres temps, interdit d'accéder, et où nous cessons de nous orienter dès que l'ardeur s'éteint ou que la jouissance se dénoue. Cloué au corps aimé comme un crucifié à sa croix, j'ai appris sur la vie quelques secrets qui déjà s'émoussent dans mon souvenir, par l'effet de la même loi qui veut que le convalescent, guéri, cesse de se retrouver dans les vérités mystérieuses de son mal, que le prisonnier relâché oublie la torture, ou le triomphateur dégrisé la gloire.

J'ai rêvé parfois d'élaborer un système de connaissance humaine basé sur l'érotique, une théorie du contact, où le mystère et la dignité d'autrui consisteraient précisément à offrir au Moi ce point d'appui d'un autre monde. La volupté serait dans cette philosophie une forme plus complète, mais aussi plus spécialisée, de cette approche de l'Autre, une technique de plus mise au service de la connaissance de ce qui n'est pas nous. Dans les rencontres les moins sensuelles, c'est encore dans le contact que l'émotion s'achève ou prend naissance : la main un peu répugnante de cette vieille qui me présente un placet, le front moite de mon père à l'agonie, la plaie lavée d'un blessé. Même les rapports les plus intellectuels ou les plus neutres ont lieu à travers ce système de signaux du corps : le regard soudain éclairci du tribun auquel on explique une manoeuvre au matin d'une bataille, le salut impersonnel d'un subalterne que notre passage fige en une attitude d'obéissance, le coup d'oeil amical de l'esclave que je remercie parce qu'il m'apporte un plateau, ou, devant le camée grec qu'on lui offre, la moue appréciatrice d'un viel ami. Avec la plupart des êtres, les plus légers, les plus superficiels de ces contacts suffisent à notre envie, ou même l'excèdent déjà. Qu'ils insistent, se multiplient autour d'une créature unique jusqu'à la cerner toute entière ; que chaque parcelle d'un corps se charge pour nous d'autant de significations bouleversantes que les traits d'un visage ; qu'un seul être, au lieu de nous inspirer tout au plus de l'irritation, du plaisir, ou de l'ennui, nous hante comme une musique et nous tourmente comme un problème ; qu'il passe de la périphérie de notre univers à son centre, nous devienne enfin plus indispensable que nous-mêmes, et l'étonnant prodige a lieu, où je vois bien davantage un envahissement de la chair par l'esprit qu'un simple jeu de la chair.

De telles vues sur l'amour pourraient mener à une carrière de séducteur. Si je ne l'ai pas remplie, c'est sans doute que j'ai fait autre chose, sinon mieux. À défaut de génie, une pareille carrière demande des soins, et même des stratagèmes, pour lesquels je me sentais peu fait. Ces pièges dressés, toujours les mêmes, cette routine bornée à de perpétuelles approches, limitée par la conquête même, m'ont lassé. La technique du grand séducteur exige dans le passage d'un objet à un autre une facilité, une indifférence, que je n'ai pas à l'égard d'eux : de toute façon, ils m'ont quitté plus que je ne les quittais ; je n'ai jamais compris qu'on se rassasiât d'un être. L'envie de dénombrer exactement les richesses que chaque nouvel amour nous apporte, de le regarder changer, peut-être de le regarder vieillir, s'accorde mal avec la multiplicité des conquêtes. J'ai cru jadis qu'un certain goût de la beauté me tiendrait lieu de vertu, saurait m'immuniser contre les sollicitations trop grossières. Mais je me trompais. L'amateur de beauté finit par la retrouver partout, filon d'or dans les plus ignobles veines ; par éprouver, à manier ces chefs-d'oeuvre fragmentaires, salis, ou brisés, un plaisir de connaisseur seul à collectionner des poteries crues vulgaires. Un obstacle plus sérieux, pour un homme de goût, est une position d'éminence dans les affaires humaines, avec ce que la puissance presque absolue comporte de risques d'adulation ou de mensonge. L'idée qu'un être, si peu que ce soit, se contrefait en ma présence, est capable de me le faire plaindre, mépriser, ou haïr. J'ai souffert de ces inconvénients de ma fortune comme un homme pauvre de ceux de sa misère. Un pas de plus, et j'aurais accepté la fiction qui consiste à prétendre qu'on séduit, quand on sait qu'on s'impose. Mais l'écoeurement, ou la sottise peut-être, risquent de commencer là.

 

 

 

 

P.20-24  - in Animula vagula blandula, in "Mémoires d'Hadrien", Folio Poche / Gallimard, 1974.
Jean-Laurent Mosnier (attribué à), "Danaé", 1786-1808, huile sur toile, 148 x 129 cm, toile présentée page 198 du catalogue de l'exposition OR (Mucem /Hazan), accompagnée des mots ci-dessous :

Jean-Laurent Mosnier (attribué à), "Danaé", 1786-1808, huile sur toile, 148 x 129 cm, toile présentée page 198 du catalogue de l'exposition OR (Mucem /Hazan), accompagnée des mots ci-dessous :



Conformément à une tradition qui remonte aux récits d'Ovide, qui ont été ensuite amplifiés par Térence et Boccace, cette "Danaé" est explicitement érotique. Métamorphosé en une pluie d'or afin de conquérir sexuellement la jeune femme, Jupiter approche Danaé qui s'offre à lui. Les gouttes qui se déversent sur sa main et entre ses jambes largement ouvertes ressemblent moins aux pièces d'or que les peintres ont l'habitude de peindre qu'à la semence du dieu. La lecture ancienne du mythe antique, qui l'associe à une allégorie de la prostitution, ne semble donc pas avoir intéressé Mosnier, dont le tableau célèbre plutôt les proportions parfaites d'un corps idéal. Entrant en émulation avec les "Danaé" de Titien, cette oeuvre associe les teintes de l'or à celles de la chair, faisant de la matière brillante et précieuse la métaphore des désirs charnels.

Jan Blanc, historien d'art (université de Genève), page 199 de ce catalogue.

 

 

Mardi 24 avril 2018 

 

Les règles du jeu : tout apprendre, tout lire, s'informer de tout, et, simultanément, adapter à son but les Exercices d'Ignace de Loyola ou la méthode de l'ascète hindou qui s'épuise, des années durant, à visualiser un peu plus exactement l'image qu'il crée sous ses paupières fermées. Poursuivre à travers des milliers de fiches l'actualité des faits ; tâcher de rendre leur mobilité, leur souplesse vivante, à ces visages de pierre. Lorsque deux textes, deux affirmations, deux idées s'opposent, se plaire à les concilier plutôt qu'à les annuler l'un par l'autre ; voir en eux deux facettes différentes, deux états successifs du même fait, une réalité convaincante parce qu'elle est complexe, humaine parce qu'elle est multiple. Travailler à lire un texte du IIe siècle avec des yeux, une âme, des sens du IIe siècle ; le laisser baigner dans cette eau-mère que sont les faits contemporains ; écarter s'il se peut toutes les idées, tous les sentiments accumulés par couches successives entre ces gens et nous. Se servir pourtant, mais prudemment, mais seulement à titre d'études préparatoires, des possibilités de rapprochements ou de recoupements, des perspectives nouvelles peu à peu élaborées par tant de siècles ou d'événements qui nous séparent de ce texte, de ce fait, de cet homme ; les utiliser en quelque sorte comme autant de jalons sur la route du retour vers un point particulier du temps. S'interdire les ombres portées ; ne pas permettre que la buée d'une haleine s'étale sur le tain du miroir ; prendre seulement ce qu'il y a de plus durable, de plus essentiel en nous, dans les émotions des sens ou dans les opérations de l'esprit, comme point de contact avec ces hommes qui comme nous croquèrent des olives, burent du vin, s'engluèrent les doigts de miel, luttèrent contre le vent aigre et la pluie aveuglante et cherchèrent en été l'ombre d'un platane, et jouirent, et pensèrent, et vieillirent, et moururent.

 

  

 

 

P.332  - in Carnets de notes de "Mémoires d'Hadrien", in "Mémoires d'Hadrien", Folio Poche / Gallimard, 1974.  
Jan Davidsz de Heem et Erasme II Quellin, Guirlande de fruits, vers 1660, détail (in : "Le Siècle de Van Eyck, 1430-1530 : le monde méditerranéen et les Primitifs flamands", par Till-Holcher Borcher (Direction).

Jan Davidsz de Heem et Erasme II Quellin, Guirlande de fruits, vers 1660, détail (in : "Le Siècle de Van Eyck, 1430-1530 : le monde méditerranéen et les Primitifs flamands", par Till-Holcher Borcher (Direction).

Joris van Son, Nature morte, vers 1662, détail (in : "Le Siècle de Van Eyck, 1430-1530 : le monde méditerranéen et les Primitifs flamands", par Till-Holcher Borcher (Direction).

Joris van Son, Nature morte, vers 1662, détail (in : "Le Siècle de Van Eyck, 1430-1530 : le monde méditerranéen et les Primitifs flamands", par Till-Holcher Borcher (Direction).

 

 

Jeudi 19 avril 2018 

 

Se dire sans cesse que tout ce que je raconte ici est faussé par ce que je ne raconte pas; ces notes ne cernent qu'une lacune. Il n'y est pas question de ce que je faisais durant ces années difficiles, ni des pensées, ni des travaux, ni des angoisses, ni des joies, ni de l'immense répercussion des événements extérieurs, ni de l'épreuve perpétuelle de soi à la pierre de touche des faits. Et je passe aussi sous silence les expériences de la maladie, et d'autres, plus secrètes, qu'elles entraînent avec elles, et la perpétuelle présence ou recherche de l'amour. 

 

 

P.326  - in Carnets de notes de "Mémoires d'Hadrien", in "Mémoires d'Hadrien", Folio Poche / Gallimard, 1974.  
Michel-Ange, "Visage idéal"(1512-1530), sanguine, 20,3 × 16,5 cm, Galerie des Offices, Florence.

Michel-Ange, "Visage idéal"(1512-1530), sanguine, 20,3 × 16,5 cm, Galerie des Offices, Florence.

Michel-Ange, "Femme agenouillée" (1503-04), crayon et encre sur papier, 25,8 × 15,3 cm, Musée du Louvre, Paris.

Michel-Ange, "Femme agenouillée" (1503-04), crayon et encre sur papier, 25,8 × 15,3 cm, Musée du Louvre, Paris.

 

 

Vendredi 17 novembre 2017

 

Vers 1941, j'avais découvert par hasard, chez un marchand de couleurs, à New York, quatre gravures de Piranèse, que G... et moi achetâmes. L'une d'elles, une vue de la Villa d'Hadrien, qui m'était restée inconnue jusque-là, figure la chapelle de Canope, d'où furent tirés au XVIIe siècle l'Antinoüs de style égyptien et les statues de prêtresses en basalte qu'on voit aujourd'hui au Vatican. Structure ronde, éclatée comme un crâne, d'où de vagues broussailles pendent comme des mèches de cheveux. Le génie presque médiumnique de Piranèse a flairé là l'hallucination, les longues routines du souvenir, l'architecture tragique d'un monde intérieur. Pendant plusieurs années, j'ai regardé cette image presque tous les jours, sans donner une pensée à mon entreprise d'autrefois, à laquelle je croyais avoir renoncé. Tels sont les curieux détours de ce qu'on nomme l'oubli.

 

 

P.325  - in Carnets de notes de "Mémoires d'Hadrien", in "Mémoires d'Hadrien", Folio Poche / Gallimard, 1974.  
"Ruined Gallery of the Villa Adriana at Tivoli "- Giovanni Battista Piranesi, 1770, source : pinterest.fr

"Ruined Gallery of the Villa Adriana at Tivoli "- Giovanni Battista Piranesi, 1770, source : pinterest.fr

 

 

Lundi 11 septembre 2017

 

Ne plus se donner, c'est se donner encore. C'est donner son sacrifice.

 

*

 

Rien de plus sale que l'amour-propre.

 

 

 

P. 51  - in Feux, L'imaginaire / Gallimard - poche, juin 2015

 

 

 

 

Dimanche 10 septembre 2017

 

J'espère que ce livre ne sera jamais lu.

 

*

 

As-tu remarqué que les fusillés s'affaissent, tombent à genoux ? Devenus lâches en dépit des cordes, ils fléchissent comme s'ils s'évanouissaient après coup. Ils font comme moi. Ils adorent leur mort.

 

*

 

Où me sauver ? Tu emplis le monde. Je ne puis te fuir qu'en toi.

 

 

 

PP. 23, 30, 41  - in Feux, L'imaginaire / Gallimard - poche, juin 2015

 

 

vendredi 8 septembre 2017

 

Qu'il eût été fade d'être heureux !

 

P. 131 - in Feux, L'imaginaire / Gallimard - poche, juin 2015

 

 

Mercredi 6 septembre 2017

 

Enfoncement dans le désespoir d'un écrivain qui n'écrit pas.

 

*

 

Aux pires heures de découragement et d'atonie, j'allais revoir, dans le beau Musée de Hartford ( Connecticut), une toile romaine de Canaletto, le Panthéon brun et doré se profilant sur le ciel bleu d'une fin d'après-midi d'été. Je la quittais chaque fois rassérénée et réchauffée.

 

*

 

P. 324-325  - in Carnets de notes de "Mémoires d'Hadrien", in "Mémoires d'Hadrien", Folio Poche / Gallimard, 1974.  

 

 

Mardi 5 septembre 2017

 

Matins à la Villa Adriana ; innombrables soirs passés dans les petits cafés qui bordent l'Olympéion ; va-et-vient incessant sur les mers grecques ; routes d'Asie Mineure. Pour que je pusse utiliser ces souvenirs, qui sont miens, il a fallu qu'ils devinssent aussi éloignés de moi que le IIe siècle.

 

*

 

P. 322 - in Carnets de notes de "Mémoires d'Hadrien", in "Mémoires d'Hadrien", Folio Poche / Gallimard, 1974.  
Marguerite YOURCENAR

 

Samedi 26 août 2017

 

(...) Monde pur de tout retour sur soi-même, où la conscience est infuse dans l'être. Mais ce monde des espèces révolues est encore trop rapproché de nous, ce monde animal est par trop voisin de l'humain. Remonte jusqu'à l'époque où la lumière, la couleur, le son se prodiguaient paisiblement dans un univers qui n'avait pas encore inventé l'oreille ni les yeux. Arrête plutôt ta contemplation sur ces grands objets toujours semblables à eux-mêmes : la mer pareille à ce qu'elle fut avant la première pirogue, avant la première barque ; le sable, calcul infini qui date d'avant les nombres ; et ce nuage plus ancien que les profils de la terre ; et ce plissement silencieux de la neige sur la neige qui fut avant que la forêt, la bête ou l'homme aient été, et qui continuera sans changement quand toute vie se sera dissipée ou tuée... Que ce voyage dans le temps aboutisse à l'extrême bord de l'éternel.

  

 

P. 532 - in Carnets de notes, 1942-1948
Ci-dessous, et ci-dessus : Site archéologique de Delphes. Copyright : © OUR PLACE The World Heritage Collection, source : http://whc.unesco.org/fr/documents

Ci-dessous, et ci-dessus : Site archéologique de Delphes. Copyright : © OUR PLACE The World Heritage Collection, source : http://whc.unesco.org/fr/documents

Marguerite YOURCENAR

 

Vendredi 25 août 2017

 

Vieillir...Se détacher de beaucoup de choses, risquer de s'attacher d'autant plus désespérément à ce pourquoi on a rejeté tout le reste. "Il va falloir quitter tout cela... Et qui m'a tant coûté !" Et Sainte-Beuve de dire que si la première exclamation de Mazarin est d'un amateur, la seconde est d'un avare. Il se trompe, et la seconde précisément justifie la première. C'est à ce qu'il nous coûte que s'évalue, le plus exactement possible, l'inestimable objet aimé.   

 

P. 530 - in Carnets de notes, 1942-1948

 

Jeudi 24 août 2017

 

Trouver pour le plaisir l'équivalent de la notation musicale, ou du langage des Nombres. Ou alors, l'obscénité la plus complète, les monosyllabes les plus simples, à condition de s'adresser à une ouïe assez pure, assez dépourvue de vaines peurs... Ou que ce qui est indicible soit paisiblement accepté comme tel. 

 

P. 529 - in Carnets de notes, 1942-1948

 

Jeudi 24 août 2017

 

L'APRES-MIDI D'UN FAUNE. L'Eden pendant la faute.

SAPPHO. Après tout, les Muses sont des femmes. C'est cela dont s'éprend Sappho.

L'AMOUR. Il a une torche, mais il est aveugle. Il éclaire ceux qui sont aimés. 

 

P. 524 - in XIII. LE CATALOGUE DES IDOLES
Nijinsky in "L'Après-midi d'un Faune" by Claude Debussy , by Adolf de Gayne de Meyer, 1912

Nijinsky in "L'Après-midi d'un Faune" by Claude Debussy , by Adolf de Gayne de Meyer, 1912

 

Mardi 22 août 2017

 

 

APHRODITE, volupté des vagues. Son corps prend la forme des caresses, comme le flot la forme du vent. Cette amante universelle devrait s'unir à Géa, la Terre ? En lui faisant épouser Vulcain, on a marié l'eau et le feu.

PSYCHE. Psyché a épousé l'inconnu. Elle le caresse, mais elle n'a pas vu son visage. Le corps de celui qui repose à côté d'elle, chaque nuit, dans l'obscurité, prend la forme de son plus beau songe. L'amour, ce miel des ténèbres.

   Une femme heureuse se fût assoupie à son tour, mais le sommeil ne peut effleurer Psyché. Ce corps couché dans l'ombre l'effraie comme un cadavre. Elle décide d'allumer la lampe.

   Avoir cru s'unir à l'infini, et ne trouver rien qu'un être. Le palais de Psyché est moins vaste qu'elle ne pensait ; il suffit d'un soupir pour que tout s'écroule. Murs et plafonds, que ne soutient plus la pression d'une ferveur.

   On a dit que Psyché avait les ailes d'un papillon, mais son âme est celle d'une abeille. Cette ouvrière rebâtira son palais, alvéole par alvéole. Elle s'habituera même à aimer l'Amour.     

 

 
 
P. 523-524 - in XIII. LE CATALOGUE DES IDOLES
Marguerite YOURCENAR

 

 

Mardi 22 août 2017

 

Retrouver sous les pierres le secret des sources.

 

 

P. 141 - in Tellus Stabilita, in "Mémoires d'Hadrien", folio / Gallimard - poche, 1974

Marguerite YOURCENAR

 

Samedi 12 août 2017

 

1943. Il est trop tôt pour parler, pour écrire, pour penser peut-être, et pendant quelque temps notre langage ressemblera au bégaiement du grand blessé qu'on rééduque. Profitons de ce silence comme d'un apprentissage mystique.

 

P. 529 - in Carnets de notes, 1942-1948

 

 

Vendredi 11 août 2017

 

Certains oiseaux sont des flammes.

 

P. 404 - in Écrit dans un jardin

Marguerite YOURCENAR

 

 

Sauf mention complémentaire, chaque fragment est extrait de :
Marguerite Yourcenar, Essais et mémoires, nrf / Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, août 1991.
Les photographies proviennent de Pinterest.

 

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