En larmes - Iphis - étude

En larmes - Iphis - étude

 

 

 

 

 


 

Ovide

 

Les Métamorphoses

 

livre XIV

 


 


 


 


 

Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré Nisard,  Firmin-Didot, 1850 (pp. 487-505)


 


 


 


 


 

Iphis, d’une famille obscure, avait vu Anaxarète, sortie du sang illustre de Teucer ; il l’avait vue, et tous les feux de l’amour le dévoraient. Après de longs combats, la raison impuissante dut céder à la violence de ses désirs ; il vient, en suppliant, au palais d’Anaxarète ; il avoue à la nourrice sa malheureuse passion ; il la conjure, au nom de celle dont elle est fière, de ne pas le rebuter ; il flatte les esclaves ; il implore d’une voix tremblante leur appui ; il confie à des tablettes ses doux aveux ; il suspend à la porte des couronnes de fleurs mouillées de ses larmes ; il se couche sur le marbre glacé du seuil ; il maudit l’obstacle qui le sépare de celle qu’il aime. Mais elle, plus sourde que les flots d’une mer orageuse, plus dure que le fer sorti des forges du Norique, et que la roche vive encore au sein de la carrière, elle le méprise, elle rit de son amour, et elle joint aux refus de fières et dédaigneuses paroles ; elle lui défend même d’espérer. Iphis ne peut supporter longtemps cette affreuse torture, et, devant la porte d’Anaxarète, il lui adresse ces dernières plaintes : « Tu l’emportes, Anaxarète ! Enfin tu ne seras plus importunée de moi : triomphe, pousse des cris d’allégresse, ceins ton front de laurier ; je vais mourir : allons, réjouis-toi, barbare ! Tu seras du moins obligée de faire une fois mon éloge ; une fois j’aurai su te plaire, et trouver un mérite à tes yeux. Mais souviens-toi que mon amour n’aura fini qu’avec ma vie, et que je vais perdre en même temps cette double existence. Ce n’est pas la renommée qui viendra t’annoncer ma mort : moi-même, je serai là, pour t’en convaincre : tu verras mon corps inanimé, et cette vue réjouira tes yeux. Et vous, dieux puissants ! si vous jetez les yeux sur nous, pauvres mortels, souvenez-vous de moi. Ma voix n’a plus la force de prier : que le souvenir d’Iphis vive dans un long avenir ; accordez à sa mémoire ce que vous retranchez à sa vie ». Il dit ; et levant ses yeux mouillés de larmes, ses bras amaigris par la douleur vers la porte, si souvent ornée par lui de guirlandes, il y attache un fatal cordon : « Voilà donc, s’écrie-t-il, voilà les liens qui te plaisent, cruelle, impie ! » Et la tête passée dans le nœud, le visage encore tourné vers elle, il s’élance ; le lien l’étrangle, et le corps de l’infortuné reste suspendu. Heurtée par le mouvement convulsif de ses pieds, la porte semble gémir et rend des sons plaintifs ; elle s’ouvre et laisse voir le cadavre. Les esclaves poussent un cri d’horreur, et le détachent ; mais il était trop tard. On le rapporte à la maison de sa mère, car son père était mort. Elle le reçoit dans son sein, elle entoure de ses bras ses membres glacés ; et après avoir fait, après avoir dit tout ce que la douleur inspire à une mère désolée, elle conduit par la ville, en pleurant, les funérailles de son fils ; elle porte son corps livide au bûcher. La fatale maison se trouvait par hasard sur la route du convoi ; le bruit des gémissements et des sanglots parvint aux oreilles d’Anaxarète. Déjà un dieu vengeur l’agite : « Voyons, dit-elle, malgré son trouble, voyons cette triste pompe ! » Elle monte au lieu le plus élevé de son palais, et s’approche d’une fenêtre ouverte. Mais à peine a-t-elle aperçu le corps d’Iphis étendu sur le lit funèbre, ses yeux se fixent, le sang abandonne ses veines, sa peau blanchit ; elle veut fuir, et ses pieds s’attachent au sol ; elle veut détourner la tête, et son cou s’y refuse ; la dureté de son cœur envahit peu à peu tous ses membres ; elle n’est plus qu’une statue de marbre. Ce n’est pas une fable que ce récit, ô Pomone ! Salamine conserve encore cette statue, qui cache Anaxarète ; et l’on voit, dans cette ville, un temple consacré à Vénus qui regarde au loin.

N’oublie pas cette histoire, ô ma fille ; dépose ta fierté, je t’en prie, et comble les vœux de ton amant. Alors, puissent les gelées du printemps ne pas brûler les fleurs de tes arbres, ni les vents rapides secouer leurs fruits mûrs ! » Il dit ; et las de tous ces déguisements inutiles, il dépouille son attirail de vieille femme, et redevient lui-même jeune et beau ; il apparaît à Pomone comme l’image étincelante du soleil, quand il déchire de ses rayons victorieux un voile de sombres nuages qui le couvraient. Il veut lui faire violence ; mais la violence est inutile : la nymphe s’est éprise de la beauté du dieu, et son cœur est blessé du même amour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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