‘Faut-il qu’elle meure pour qu’elle-même puisse vivre ?’
Angèle PAOLI,
‘Carnets de Marche’,
p.77
De la lecture
de
‘Solitude des seuils’
d'Angèle PAOLI
‘
Bercer ma souffrance sur la route
la liberté comme une écharde sous la chair
remue un ongle
à peine
ma peau frissonne
de n'être rien de plus
qu'une écorce émondée
‘
p.65
Il est des écritures qui libèrent délicatement, lentement, leur substance féconde dans le temps et dans les méandres menant parfois à l’insoupçonné de nous-mêmes. L’écriture d’Angèle PAOLI en est, et des plus suggestives, elle prête plus à conséquence qu'elle n'y parait. Comme si sa quête, contenue à l’entrelacs des mots, s'immiscait au fil des jours dans notre propre quête, peut-être celle qui nous échappe le plus. Dans cette osmose, alors que nous sommes entre veille et hypnose, elle interroge notre intuition et notre subtilité, à l’orée d'un mot, d’une métaphore sensuelle, dans le fondement minimaliste et choisi de la forme.
Aux prémices du poème, nous devenons rapidement nuances colorées, odorantes, chatoyantes, teintes minérales, saisis par la nature marine à l'état brut, inondés de lumière, de saisons ou d’accalmies étranges et inquiétantes. Nous entendons les pépiements cris craquements bruissements chants du monde animal végétal, si bien qu'au fur et à mesure, nos cinq sens sont en plein épanouissement pendant que le sixième lâche prise. La pensée sommeille, en apparence. Pour quelques jours, quelques lunes. Ce n'est qu'ensuite que résonne dans notre mémoire l'écho d'un passage clef à l'entre deux paysages, que se réverbère notre méditation dans l’empreinte de la lecture.
‘
inconsolable de la durée des ciels
en nuages d'ébène fondus de gris à l'écal du rivage
et ton rire perlé de cils
et tes larmes d'enfant
accrochées aux épines cactées plantées drues
et rudes
au revers des roches sombres chthoniennes des
failles en abrupt
-- il suffirait
il suffirait d'un pas
pour que tu glisses
là
en bas
passera
passera pas
un pas de plus
un pas de trop --
et voilà que tu passes de vie à trépas
dans la nuit qui brasse sans émoi ni foi
tes monstres insoumis
bras tendus
qui t'accueillent en Charybde en Scylla
ancillaires moissons
de trouble déraison
Le plumbago est en fleur [ Bleu du Cap]
malgré cette douceur
une brume blanche enveloppe
‘
p.39/42
Une musicalité nous berce le long de ce poème ininterrompu. Y a-t-il d’ailleurs un ou plusieurs poèmes ? Une ‘table des poèmes’ avec des titres clôt pourtant le recueil. Dans la forme libre de celui-ci, le rythme donné est très symbolique, il semble celui d’un haiku, ou d’une partition où les temps et les pauses sont des mots en italique, entre crochets, un jeu d’interlignes et de blancs. De même, l’absence l’originalité de la ponctuation, la minuscule en début de vers. Les mots ainsi aérés prennent tout leur sens, nous permettent de nous approprier notre regard et d’avoir plusieurs lectures possibles. L’abstraction de la forme offre une portée mélodieuse à notre voix intérieure. Le fond chante son lyrisme.
‘Le lyrisme est le genre de poésie qui suppose la voix en action, − la voix directement issue de, ou provoquée par, − les choses que l'on voit ou que l'on sent comme présentes.’ Paul Valéry, Littérature, in ‘Tel Quel’
‘
-- ouate village
ouate clocher
ouate collines --
‘
p.42
‘
te voilà à la source claire
penchée sur la vasque
-- eaux limpides au miroir –
tu te berces de songes
et t’enivres aux volutes de son rire
foisonnement de perles
à l’émail de ta bouche
je te lis dans ton ombre
et me mire
-- en tes évasions secrètes
vertige du désir
‘
p.59
Les seuils seraient-ils ces différents paliers de lectures qui s’ouvrent à nous et nous poussent peu à peu sur le cheminement personnel ? Nous sommes si minuscules dans le giron d’une nature vaste mais nourricière, que faisons-nous de cette condition ? Dans les entre-deux, entre-trois, à la lisière de l’en-dedans -- en-dehors, fait-on un choix, ou est-on le lien, l’harmonie ? Seul sur un seuil, quel pas faire, quelle vérité (s’) avouer ? Cette lecture nous fait méditer : nous pouvons nous ouvrir à toutes les possibilités: oser, occulter, renoncer... Faire silence, peser le fort et le fragile, aller, tomber, aimer, mourir, ne rien faire, créer. Mesurer le temps qui nous reste à vivre. Qu’en faire, qui ne soit pas un leurre ? Notre humble condition humaine est parfois à vif. Oui, nous sommes peu, mais nous pouvons être écoute silence voix chant sacré baiser respiration, celle-là même que nous ne percevons plus parfois dans le brouhaha d’une absurde réalité.
‘
sous des cieux indécis
nappes de brume blanche
à perte de regard
-- et ton regard
épris de rêves illicites
‘
p.23
‘
voilures de l’eau
qui délestent les terres
aplanissement des tracés
des contours
des crêtes et lacis
-- et ton sourire
plein d’un ailleurs
indicible d’émoi
où donc sont les oiseaux
‘
p.24
Ces mots miroirs, ces mots qui sertissent le là, l’instant présent vivant, sont plus enrichissants qu’une flèche de parole trop entière, éphémère, combattant l’endormissement du monde. Comme quoi l'engagement en poésie peut revêtir de multiples tessitures. Nous sommes invités d’autant plus dans la multitude des possibles. Angèle PAOLI nous interroge au plus tissé de la trame du vivre.
‘
que sais-je
de ce que je veux
de ce qui m’habite
seule la lumière tapie dans les feuilles
me dit
que rien d'autre n'a de prix
sinon elle
je la suis
qui s'insinue entre les courbes
elle est si faible
qu'il ne restera d'elle
que la promesse du soir
‘
p. 68
La même délicatesse à convier le lecteur dans le questionnement intime point dans les ‘Carnets de Marche’, le même lien entre la nature et l’être, l'apaisement et le déchiré, les mêmes doutes, sous-tendus par l’histoire d'une passion, d’une séparation, et du pèlerinage pour en tenter le deuil et s’extraire du doute.
Une nécessité bat au coeur de l'écriture d'Angèle PAOLI, puis en nous. Le lâcher-prise. Lâcher-prise sur le temps, sur l'espace, face à l’infiniment grand et aux vents contraires. Lâcher-prise: ne plus être en proie à, ne pas se prendre pour, se donner à l’instant -- alentour, se libérer des emprises. Chercher le recul nécessaire pour mettre nos souffrances en perspective. Travailler à l'éveil, à la véracité du présent. Veiller ainsi sur la terre et l'humain, semer, nourrir, épanouir, imaginer. Toute une philosophie poétique, toute une esthétique de vie. Une poésie intimiste, intime, pour penser -- panser les blessures profondes. Comme ici : ‘ Oui, nous croyons tenir les rênes alors que nous ne chevauchons que des chevaux devenus fous (…) Et c’est en creusant dans nos terres que nous trouvons peu à peu le sentiment d’être unique, nous permettant d’être debout comme le sont tous ces arbres merveilleux dansant chaque jour devant nos fenêtres. ‘ Joël Vernet, La nuit errante, p.25, Les éditions Lettres Vives, mars 2003.
Alors cette image nous vient, à la lecture de ces ‘seuils’, d'être comme dans ‘Le moine au bord de la mer’, ce tableau de Caspar David FRIEDRICH. Si infimes, et si présents. Comme lui, devant le vaste ailleurs, devant l’inévitable du doute, nous portons l’humanité dans le baiser de l’eau et du ciel.
Ressenti de lecture,
Martine CROS
D’Angèle PAOLI, cités ici:
‘Solitude des seuils’, Liminaire de J.L.Giovannoni, Colonna Edition, juin 2012.
‘Carnets de Marche’, Les Editions du Petit Pois, juin 2010
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Photo/Marseille/mer, M.Cros
