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L'atelier Poésie de Martine Cros


Polichinelle ou Divertissement pour les jeunes gens en quatre scènes - Giorgio Agamben - I -

Publié par http:/allerauxessentiels.com/ sur 15 Octobre 2017, 00:00am

Catégories : #Extraits - Ressentis de lectures, #Philosophie, #Giorgio Agamben, #Polichinelle

10. Giandomenico Tiepolo, Polichinelle et des saltimbanques, 1797, fresque, 196 x 160 cm. Venise, Ca'Rezzonico. (Photographie : Alfredo Dagli Orti), page 26.

10. Giandomenico Tiepolo, Polichinelle et des saltimbanques, 1797, fresque, 196 x 160 cm. Venise, Ca'Rezzonico. (Photographie : Alfredo Dagli Orti), page 26.

 

 

 

Giorgio Agamben

 

Polichinelle

ou

Divertissement

pour les jeunes gens

en quatre scènes

 

 

 

Traduction de l'italien par Martin Rueff

 

Editions Macula,

2015 et 2016 pour l'édition originale chez nottetempo srl,

2017 pour la traduction française.

 

 

 

 

 

 

 

 

IV

 

 

 

Dans le récit d'Er le Pamphylien, à la fin de la République, Platon représente les âmes qui, arrivant du ciel ou du monde souterrain « dans un lieu démonique », se retrouvent devant le fuseau posé sur les genoux d'Ananké et doivent choisir la vie dans laquelle elles voudraient se réincarner. Un hiérophante les met en file, et, après avoir pris en main les sorts et les paradigmes de vie, il proclame que va commencer pour les âmes un nouveau cycle de vie mortelle : « Ce n'est point un démon qui vous tirera au sort, c'est vous-mêmes qui choisirez votre démon. Que le premier désigné par le sort choisisse le premier la vie [bios] à laquelle il sera lié par la nécessité. La vertu n'a point de maître [adesposton : ' inassignable '] et chacun de vous, selon qu'il l'honore ou la dédaigne, en aura plus ou moins. La responsabilité appartient à celui qui choisit, Dieu n'est point responsable. » (617e). Des vies, il y en a de toutes sortes, des vies humaines aussi bien que des vies animales : « on y trouvait des tyrannies, les unes qui duraient jusqu'à la mort, les autres interrompues au milieu, qui finissaient dans la pauvreté, l'exil et la mendicité. Il y avait aussi des vies d'hommes renommés soit pour leur aspect physique, leur beauté, leur force ou leur aptitude à la lutte, soit pour leur noblesse et les grandes qualités de leurs ancêtres » (618b), mais il y avait aussi des vies d'hommes obscurs et de femmes de toutes sortes de conditions. Et toutes se trouvaient mélangées, pleines de richesses ou de misère, de santé ou de maladie, de gloire ou d'infamie. « Comme il venait de prononcer ces paroles, dit Er, celui à qui le premier choix était échu vint tout droit choisir la plus grande tyrannie et, emporté par la folie et l'avidité, il la prit sans examiner suffisamment ce qu'il faisait ; il ne vit point qu'il y était impliqué par le destin que son possesseur mangerait ses enfants et commettrait d'autres horreurs ; mais quand il l'eut examinée à loisir, il se frappa la poitrine et déplora son choix, oubliant les avertissements de l'hiérophante ; car au lieu de s'accuser de ses maux, il s'en prenait à la fortune, aux démons, à tout plutôt qu'à lui-même. […] Le spectacle [thean] des âmes en train de choisir leur vie, ajoutait Er, valait la peine d'être vu, car il était pitoyable, ridicule et étrange [eleinen (…) kai geloian kai thaumasian]. En effet, c'était d'après les habitudes de la vie précédente [synetheian] que, la plupart du temps, elles faisaient leurs choix. Il avait vu, disait-il, l'âme qui fut un jour celle d'Orphée choisir la vie d'un cygne, parce que, en haine du sexe qui lui avait donné la mort, elle ne voulait point naître d'une femme ; il avait vu l'âme de Thamyras choisir la vie d'un rossignol, un cygne échanger sa condition contre celle de l'homme, et d'autres animaux chanteurs faire de même. L'âme appelée la vingtième à choisir prit la vie d'un lion : c'était celle d'Ajax, fils de Télamon, qui ne voulait plus renaître à l'état d'homme, n'ayant pas oublié le jugement des armes. La suivante était l'âme d'Agamemnon ; ayant elle aussi en aversion le genre humain, à cause de ses malheurs passés, elle troqua sa condition contre celle d'un aigle. » (619b-620b)

 

Que signifie « choisir une vie »? La vision [thean], le théâtre des âmes qui choisissent les modèles de vie constitue pour Platon un spectacle tout à la fois « pitoyable et ridicule » (geloion est le terme choisi par Aristote pour désigner la comédie). En choisissant un paradigme de vie, chaque âme choisit en fait son propre démon, c'est-à-dire son caractère – et le choix d'un caractère ne peut être que comique – ou mieux, tragicomique. La vie, le destin qu'on croit choisir (le choix est déterminé en réalité pour bonne part par le hasard et l'habitude – ethos – de la vie précédente) est une vie déjà effectuée (dans le premier exemple, la vie de tel tyran, où il est facile de reconnaître le sort de Térée ou de Thyeste qui dévorent leurs propres enfants sans le savoir), que l'âme ne peut donc pas vivre, mais seulement revivre. Reconnaître dans la série des événements, des circonstances, et des actions qui constituent le bios, quelque chose comme un destin signifie ne pas pouvoir le vivre comme la première fois, mais seulement le re-vivre. Le caractère est ce qui reste de non vécu dans chaque vie, dans le bios que l'âme a choisi une fois pour toutes et se trouve désormais condamnée à revivre en suivant le décret d'Ananké – celui de la nécessité.

 

Qui a du caractère fait toujours la même expérience, parce qu'il ne peut que re-vivre et jamais vivre. Ēthos (caractère) et ethos (habitude, mode de vie ) sont étymologiquement le même mot (le pronom réfléchi e plus le suffixe -thos) ; ils signifient en effet l'un et l'autre « seité ». La seité, l'être-soi, s'exprime dans un caractère ou dans une habitude. Dans les deux cas, une impossibilité de vivre.

 

 

 37. Giandomenico Tiepolo, Quelques Polichinelles avec des chiens dansants (scène 22), circa 1797-1804, plume et encre brune, lavis d'encre brune, sur traces de pierre noire, 35,3 x 47,3 cm. Cambridge (Mass.), Harvard Art Museums / Fogg Museum, legs de Meta et Paul J. Sachs, 1965.421.

37. Giandomenico Tiepolo, Quelques Polichinelles avec des chiens dansants (scène 22), circa 1797-1804, plume et encre brune, lavis d'encre brune, sur traces de pierre noire, 35,3 x 47,3 cm. Cambridge (Mass.), Harvard Art Museums / Fogg Museum, legs de Meta et Paul J. Sachs, 1965.421.

 

 

 

C'est dans le rapport au caractère, à savoir à la vie qui n'est pas vécue, que se joue la différence entre tragédie et comédie. Le tragique, c'est de prendre le bios qu'il nous est arrivé de choisir pour un destin dont nous serions responsables, en faisant nôtres les paroles du hiérophante selon lesquelles la faute incombe à celui qui choisit, le dieu étant innocent. Tel est le sens de ce qu'Aristote entend quand il soutient que le héros tragique assume son caractère « à travers ses actions [dia tas praxeis] » : il assume ainsi comme un destin ce qu'il n'a pas vécu et qu'il ne peut pas vivre.

          Le caractère comique, au contraire, sait que ses actions ne sont pas importantes, qu'elles ne l'affectent en aucune manière, puisqu'il les accomplit seulement pour « imiter le caractère [opos ta ēthē mimesonthai ] » - et tel est bien, justement, l'objectif des lazzis : exhiber le non-vécu comme plaisanterie et bouffonnerie.

 

Dans le tragique, le caractère – le non-vécu – se transforme en sujet de la faute et du destin ; dans le comique, le caractère se résout en lazzi. Le masque tragique exprime l'assomption douloureuse du caractère à travers les actions, le masque comique sa déposition, à travers une imitation qui prête à rire. Les lazzis relâchent les mailles du destin, pour les resserrer à nouveau en un caractère. Dans chacun des cas, le caractère – le non-vécu – reste, quoiqu'il en soit, indépassé.

 

Dans le récit d'Er, seule est libre et véritablement vécue la vie que nous parvenons à saisir à travers les vertus – à savoir la vie qui ne peut pas être choisie et tirée au sort, mais seulement aimée et désirée. Les vies sont choisies et re-vécues, la vertu ne peut pas être choisie, on peut seulement la désirer. Ce n'est – dans la vie que nous avons choisi de revivre – que si nous parvenons à rejoindre un point « adespotique », à savoir non choisi, mais seulement aimé et désiré, que nous commençons à vivre vraiment, au-delà de la tragédie et de la comédie, du non-vécu assumé douloureusement à travers les actions ou imité en riant dans les lazzis. C'est pourquoi les actions et les événements qui constituent le bios sont indifférents, jusqu'au moment où nous parvenons à les vivre « vertueusement », à savoir à les aimer et à les saisir dans une forme de vie. L'essentiel, ce n'est jamais la vie – la série des faits rassemblés dans une biographie – mais toujours et seulement la forme de vie, le point où nous parvenons à vivre et non à re-vivre le caractère.

 

 

 

 

 

 

 

Méditer sur Polichinelle ne signifie pas seulement se demander, comme le faisait Stendhal : « Quel homme suis-je? Quel est mon caractère? », mais aussi et avant tout : « Ai-je vraiment vécu ma vie, ou est-il resté quelque chose en elle que je ne suis pas parvenu à vivre? » Cette part non vécue est comme un clandestin sans visage qui m'accompagne jour après jour sans que je parvienne jamais à le surprendre pour lui adresser la parole. Quelle est la part de ma vie qui m'appartient, quelle est celle qui revient à Polichinelle, et comment mesurer ce qui revient à d'autres? Et que peut bien signifier vivre avec un non-vécu?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pages 74-79, IV – quatrième scène –

(à suivre)

 

 

 

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