Enfant, dessin de Joë Fernandez

Enfant, dessin de Joë Fernandez

 

 

 

 

 

 

 

Octobre 2015

 

 

 

 

 

 

 

Deux fenêtres et un courant d’air.

 

 

 

 

 

 

 

Pour connaitre une personne, certains utilisent ces évaluations dans l’ordre : d’abord le physique, puis le caractère, et enfin la culture. D’autres évaluent dans le désordre, ou en oubliant un critère. Quoiqu’il en soit, personne n’échappe à ce regard. Moi, c’est sur le caractère que ça bloque. Je veux dire que les autres bloquent sur mon caractère, car personnellement, je n’ai rien contre les caractères. Ça écoule les ruines, un caractère. Il fait ce qu’il peut pour se débarrasser de ce qu’il peut. Un jour, un ami m’a dit que j’avais un caractère de chien. Faux. Je n’aboie jamais, je ne mords pas, et surtout, je ne remue pas la queue devant tout le monde. Parfois, on projette son caractère sur les autres. Car lui, il fait le beau. Il lève les pattes avant et se met à lécher n’importe qui. Rien que pour avoir une caresse. Mais ne vous y trompez pas : c’est quelqu’un de formidable. Pour une caresse reçue, il en donne mille. Pourtant, sa femme n’en veut pas de ses caresses. Alors il va remuer la queue devant d’autres femmes. Rien que pour savoir comment ça marche les caresses des femmes. Il n’est jamais tombé amoureux d’une autre femme que la sienne. Un jour, il m’expliqua pourquoi :

« Tu vois, avec Lou, je croyais que c’était ses connaissances qui m’attiraient… tu comprends, les gens cultivés me fascinent, je me dis que c’est comme une terre promise… que je vais découvrir plein de choses… mais je me suis vite rendu compte que dans toute sa culture, il n’y avait rien qui m’intéressait… et pourtant, il restait quelque chose entre nous… je veux dire un lien… et tu sais ce que c’est, ce lien ? L’intellect !! Entre Lou et moi, c’est purement IN-TEL-LEC-TUEL !! Je veux dire qu’on comprend le monde de la même façon… tu vois ce que je veux dire ?... par exemple, dimanche, Didier est venu manger, et, après quelques verres, il a pété un plomb… il s’est mis à me faire des reproches… il m’a même insulté ! Bref, je n’ai rien dit, et Lou non plus… et quand on s’est retrouvé tous les deux le soir, sans discussion, on était d’accord pour garder le contact avec lui, parce que tu vois, c’est un artiste génial !... on a mis un tableau de lui dans le salon, et bien tu vois, il y a quelque chose de très fort là-dedans, moi, je n’ai pas la culture pour l’exprimer, mais Lou, elle dit que ça convoque l’individu, que ça déborde d’universel… bref, c’est tout ce que j’ai retenu de ce qu’elle a dit… parce que Lou, quand elle parle de culture, je comprends rien… mais on est d’accord sur le fait que c’est génial et c’est déjà pas mal… en plus, grâce à lui, on a plein de relations dans le monde artistique, alors tu vois, c’est cool… donc les insultes et tout ça, on s’en fout… c’est toujours notre pote… en plus quand des potes viennent à la maison, ils sont scotchés devant son tableau… ils demandent de qui c’est, et quand je leur dis que c’est un pote, ils sont encore plus épatés ! Comme ça, ça fait une conversation, ce qui déborde du tableau, ça rassemble tout le monde… et Lou est bien contente de pouvoir discuter un peu… avec tout ce qu’elle sait, elle n’en finit plus de parler… tu verrais comment elle frétille ! Ah non, je te jure, l’art c’est quand même quelque chose !! Ça permet de flotter même quand on ne sait pas nager ! Et on peut construire de beaux châteaux que tout le monde admire !! Du coup, j’ai décidé de me mettre aussi à la peinture !! »

Ensuite, ce jour-là, dans son excitation, il fit une chose interdite chez moi : fumer une cigarette dans le salon. Je fis donc, sans réfléchir, une chose qu’il ne supporte pas : ouvrir les fenêtres pour que le courant d’air débarrasse la fumée. Je vis son désarroi, et pourtant, il ne fit aucune remarque. Il en profita pour me rappeler pourquoi j’étais son meilleur pote : ce n’était pas parce qu’en tant qu’écrivain et revuiste je lui apportais des relations et quelques conseils, non, c’était parce que mon caractère de chien lui plaisait beaucoup. Le fait que je ne fasse aucune concession ni rond de jambes pour plaire aux autres excitait son « intellect ». Il trouvait formidable, voire sensationnel, de pouvoir vivre comme ça.

Aujourd’hui encore il me le répète souvent, surtout quand nous commençons à être en désaccord sur un point.

Il va sans dire que nous finissons toujours par être d’accord.

Il faut comprendre que c’est un ami.

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Claude Goiri.

 

 

 

 

 

 

 

Photographie de Joë Fernandez

Photographie de Joë Fernandez

 

 

 

 

Septembre 2015

 

 

 

 

 

 

 

Depuis que les Hommes dansent.

 

 

 

 

 

Mains en l’air, à bout de bras le gouffre, tu ne touches pas ciel, tout étiré vers le haut ton corps apprend l’air, tes pieds seuls adhèrent, quelques centimètres, à peine de quoi tenir face aux vents, et pourtant tes envergures se déploient sur la terre entière depuis que tu danses pour t’enraciner, nez en l’air, à bout de crâne le gouffre, tes regards suspendus aux lunes étirées attirés par l’infini jusqu’à le calculer, tu ne touches pas ciel, et pourtant tes corps suspendus en orbite se déplient dans le ciel tout entier depuis que tu danses pour te dépayser, l’œil en l’air, à bout de paupière le gouffre, cette paupière que tu inventas pour vivre ta nuit même en pleine lumière, tes rêves pendus aux lèvres des arbres qui te racontent le sol, quelques racines, à peine de quoi faire face aux temps, et pourtant ces frontières, dans ton crâne, depuis que tu danses pour te soulever.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Claude Goiri,

Texte écrit d'après la photographie de Joë Fernandez

 

 

 

 

 

 

 
Jean-Claude Goiri

Jean-Claude Goiri

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Claude Goiri est investi dans l'écriture depuis 2002. Après avoir créé la revue Matulu, il a animé des ateliers d'écriture, a participé et participe toujours à plusieurs revues* et à des performances, des chroniques radios ou des travaux avec des artistes... Il tient actuellement la revue numérique et papier  FPM-Festival Permanent des Mots. le site du Mouton Enragé, ainsi que son site personnel . 

 

*Décharge, Verso, Ficelle, Traction-Brabant, Comme en poésie, Incertain Regard, Tas de Mots, Traversées, La Passe

 

 

Participation aux recueils collectifs:

 

Charlibre, éditions Corps Puce.

L’Insurrection Poétique, éditions Corps Puce.

Je Suis en feu… éditions mgversion2datura.

Patrice Maltaverne & compagnie, éditions mgv2>publishing

 

 

 

Vient de publier un recueil de textes de 48 pages, aux éditions QazaQ,

Ce qui berce ce qui bruisse

 

 

"Ce qui berce ce qui bruisse", aux éditions QazaQ (http://www.qazaq.fr/), avec une peinture-soleil en couverture de Nathalie OSO (http://www.artmajeur.com/ooso/)

"Ce qui berce ce qui bruisse", aux éditions QazaQ (http://www.qazaq.fr/), avec une peinture-soleil en couverture de Nathalie OSO (http://www.artmajeur.com/ooso/)

Tag(s) : #Résidence d'artistes

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