Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 

 

 

 

 

 

pont-neuf.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Les étoiles alentour une à une éteignent la nuit.  Claire le pont neuf sous ses lanternes stoïques.  Le pont des amants attend son lys blanc mousselinant.  La belle chaque soir que voilà glisse de ses voiles larguées sur le pont, sa main lisse le parapet rond, son dos docile s'y adosse.  Elle attend ce bel adolescent efféminé aux yeux déterminés qui jadis l'aimait et lui faisait la cour devant la caméra du frère.


     La Seine coule de plomb sous les arches de minuit.  Lys blanc adossée allume une cigarette. Prolonger cet instant d'une autre vie, l'attente.  Chaque nuit, elle revêt cette robe de tulle aux rubans saphir avant son escapade.  C'est ainsi que le faune des villes l'avait aimée. Ils tournaient des court métrages sur la poésie.   Lys, elle, s'adossait, puis d'un pas élégant se relevait,  entre ouvrait ses lèvres et murmurait des textes écrits la veille, échos d' un autre siècle, ou  improvisés sur le chemin.   Sa voix était vibrante comme le chant d'un violoncelle.

     

     Le caméraman cadre son visage : il devient doré comme le parapet, de la rousseur du halo des réverbères.  Le regard de Lys glisse rêveur par delà son épaule, par delà les étoiles de la ville, avec un  il-ne-sait-quoi de malice sous les cils. La voix grave de Lys, ponctuée de silence dont les vaguelettes du fleuve frou-froutent l'ampleur :   ( Il s'en souvint longtemps)

 

 

 

" Arche, soulèves l'inconnue en soi

qui coule sous les pas sous le socle des siècles

Arcade-virgule  ton sourcil dessine les

Rives des yeux

De lumière close. Tu enjambes les heures

Dolentes de l'attente. Arche dont

Le coeur bat sous le marbre

De mes paupières,  ouvres l'inconnu de moi "


 

          Ponctuant le poème, le jeune faune élancé vient à sa rencontre.  Cheveux au vent de l'instant présent, yeux noirs vifs étincelants, il s'approche de la mousse de Lys adossée à ses strophes, puis redressée émue muette de sa venue. Sillages de sourire et de regard furtif, non, ne pas voir encore son visage,  juste l'effleurer :   " Rendez-vous tremblant des amants, sous lequel danse la Seine, espace coulé du temps, les chants de la cathédrale deviennent nos secondes"


 

     Le faune se glisse entre le parapet et le velour de soir de Lys, la caméra tourne et tourne, la fleur a relevé sa chevelure étoilée, son cou et son oreille s'en dégagent, parfumés, et son épaule dune.  Tout affole l'amoureux aux traits gracieux.  Il se penche, hume le baume de l'oubli. La tête versée en arrière, elle dit encore :  " L'amour velour s'arpège, les secondes se content avec délice.   Je supplie le baiser, qu'il m'ordonne d'abandonner les songes douloureux et me soumette entière à la cécité de l'amour. "

 

     Le beau garçon femme enfonce ses lèvres dans le sirop de peau de Lys qui coule de nuque à lobe d'oreille au goût de renoncule.

 

     " Nous, de clarté d'ombre, nous irons oublier jusqu'aux lieux qui nous font naître. Nous rapprochons nos quais, nos pavés, nos étoiles.   Et que l'amour soit l'arche monumentale de toutes les promesses des amants.   Comme ce vieux pont aima sa Seine, comme sa Seine coule encore sous ses piliers d'amant ".


 

     Puis Lys fait silence.  Adonis pose son front contre sa tempe, enserre ses épaules fraiches, presse son ventre contre le dos délaissé par le tulle que le vent soit disant fait tomber.  Le caméraman tourne encore, plus muet que jamais.  La musique de l'eau s'est tue.  Les étoiles sommeillent d'un bleu roi.  Seuls les réverbères droits comme des  i  projettent leur gerbe d'or sur les pavés.   Tout fait semblant de dormir, mais l'amour a envahi le pont. 

 

 

 

" Ô pauvre de moi !  D'insoutenables émois secouent mon architecture, mes vieilles pierres et mon coeur fissurent à ta venue, jeune faune effronté!   Toutes ces nuits où ma belle patiente, seule, offrant son dos à mes bras parapets, sa cambrure glissant douce sur les os de mes côtés!   Elle, si fragile, ma fée de nuit, ma mousse d'étoiles et d'insomnies, je l'entourais de mon enceinte, de ma force de portant.   Et là, je la prends, s'offrant soudain à ce souvenir si frêle,  à cette promesse humaine,  à ce rêve si transparent!  Sa poésie ne soutenait que son attente et elle se mue en vains soupirs! Aucun mortel et autre vidéaste ne m'enlèveront la beauté que je portais!  La rue vide seule me traverse l'esprit, la rue qui me passe dessus, où ma belle me meurt!   Le temps est rompu! "

 

 

 

     Une à une,  les étoiles alentour se rallument.  Tremblent le verre des fenêtres et le chemin des quais.  Fanent les épaules dunes.  Le vieux pont des amants dans un vrombissement s'effondre sans poussière dans un hâle mousselinant emportant dans son éboulis blanc  la caméra  le faune  les mots  et  Lys  qui se glisse dans le ciel roi de Paris.

 

     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Martine Cros, le 03/01/2014    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #aimer

Partager cet article

Repost 0