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" Une paillette d’or est un disque minuscule en métal doré, percé d’un trou. Mince et légère, elle peut flotter sur l’eau. Il en reste quelquefois une ou deux accrochées dans les boucles d’un acrobate.

 

Cet amour – mais presque désespéré, mais chargé de tendresse – que tu dois montrer à ton fil, il aura autant de force qu’en montre le fil de fer pour te porter. Je connais les objets, leur malignité, leur cruauté, leur gratitude aussi. Le fil était mort – ou si tu veux muet, aveugle – te voici : il va vivre et parler.

 

Tu l’aimeras, et d’un amour presque charnel. Chaque matin, avant de commencer ton entraînement, quand il est tendu et qu’il vibre, va lui donner un baiser. Demande-lui de te supporter, et qu’il t’accorde l’élégance et la nervosité du jarret. À la fin de la séance, salue-le, remercie-le. Alors qu’il est encore enroulé, la nuit, dans sa boîte, va le voir, caresse-le. Et pose, gentiment, ta joue contre la sienne.

 

Certains dompteurs utilisent la violence. Tu peux essayer de dompter ton fil. Méfie-toi. Le fil de fer, comme la panthère et comme, dit-on, le peuple, aime le sang. Apprivoise-le plutôt.

 

Un forgeron – seul un forgeron à la moustache grise, aux larges épaules peut oser de pareilles délicatesses – saluait ainsi chaque matin son aimée, son enclume :

- Alors, ma belle !

Le soir, la journée finie, sa grosse patte la caressait. L’enclume n’y était pas insensible, dont le forgeron connaissait l’émoi.

 

Ton fil de fer charge-le de la plus belle expression non de toi mais de lui. Tes bonds, tes sauts, tes danses – en argot d’acrobate tes : flic-fac, courbette, sauts périlleux, roues, etc., tu les réussiras non pour que tu brilles, mais afin qu’un fil d’acier qui était mort et sans voix enfin chante. Comme il t’en saura gré tu es parfait dans tes attitudes non pour ta gloire mais la sienne.

Que le public émerveillé applaudisse :

- Quel fil étonnant ! Comme il soutient son danseur et comme il l’aime !

À son tour le fil fera de toi le plus merveilleux danseur.

 

Le sol te fera trébucher.

 

Qui donc avant toi avait compris quelle nostalgie demeure enfermée dans l’âme d’un fil d’acier de sept millimètres ? Et que lui-même se savait appelé à faire rebondir de deux tours en l’air, avec fouettés, un danseur ? Sauf toi personne. Connais donc sa joie et sa gratitude.

 

Je ne serais pas surpris, quand tu marches par terre que tu tombes et te fasses une entorse. Le fil te portera mieux, plus sûrement qu’une route.

 

Négligemment j’ai ouvert son portefeuille et je fouille. Parmi de vieilles photos, des bulletins de paie, des tickets d’autobus périmés, je trouve une feuille de papier pliée où il a tracé de curieux signes : le long d’une ligne droite, des traits à gauche – ce sont ses pieds, ou plutôt la place que prendraient ses pieds, ce sont les pas qu’il fera. Et en regard de chaque trait, un chiffre. Puisque dans un art qui n’était soumis qu’à un entraînement hasardeux et empirique il travaille à apporter les rigueurs, les disciplines chiffrées, il vaincra.

Que m’importe donc qu’il sache lire ? Il connaît assez les chiffres pour mesurer les rythmes et les nombres. Subtil calculateur, Joanovici était Juif – ou un Gitan – illettré. Il gagna une grande fortune pendant une de nos guerres en vendant des ferrailles au rebut.

 

… « une solitude mortelle »…

Sur le zinc, tu peux blaguer, trinquer avec qui tu veux, avec n’importe qui. Mais l’Ange se fait annoncer, sois seul pour le recevoir. L’Ange, pour nous, c’est le soir, descendu sur la piste éblouissante. Que ta solitude, paradoxalement, soit en pleine lumière, et l’obscurité composée de milliers d’yeux qui te jugent, qui redoutent et espèrent ta chute, peu importe : tu danseras sur et dans une solitude désertique, les yeux bandés, si tu le peux, les paupières agrafées. Mais rien – ni surtout les applaudissements ou les rires – n’empêchera que tu ne danses pour ton image. Tu es un artiste – hélas – tu ne peux plus te refuser le précipice monstrueux de tes yeux. Narcisse dans ? Mais c’est d’autre chose que de coquetterie, d’égoïsme et d’amour de soi qu’il s’agit. Si c’était de la Mort elle-même ? Danse donc seul. Pâle, livide, anxieux de plaire ou de déplaire à ton image : or, c’est ton image qui va danser pour toi.

 

Si ton amour, avec ton adresse et ta ruse, sont assez grands pour découvrir les secrètes possibilités du fil, si la précision de tes geste est parfaite, il se précipitera à la rencontre de ton pied (coiffé de cuir) : ce n’est pas toi qui danseras, c’es le fil. Mais si c’est lui qui danse immobile, et si c’est ton image qu’il fait bondir, toi, où donc seras-tu ?

 

La Mort – la Mort dont je te parle – n’est pas celle qui suivra ta chute, mais celle qui précède ton apparition sur le fil. C’est avant de l’escalader que tu meurs. Celui qui dansera sera mort – décidé à toutes les beautés, capable de toutes. Quand tu apparaîtras une pâleur – non, je ne parle pas de la peur, mais de son contraire, d’une audace invincible – une pâleur va te recouvrir. Malgré ton fard et tes paillettes tu seras blême, ton âme livide. C’est alors que ta précision sera parfaite. Plus rien ne te rattachant au sol tu pourras danser sans tomber. Mais veille de mourir avant que d’apparaître, et qu’un mort danse sur le fil.

 

Et ta blessure, où est-elle ?

Je me demande où réside, où se cache la blessure secrète où tout homme court se réfugier si l’on attente à son orgueil, quand on le blesse ? Cette blessure – qui devient ainsi le for intérieur –, c’est elle qu’il va gonfler, emplir. Tout homme sait la rejoindre, au point de devenir cette blessure elle-même, une sorte de cœur secret et douloureux.

Si nous regardons, d’un œil vite et avide, l’homme ou la femme qui passent – le chien aussi, l’oiseau, une casserole – cette vitesse même de notre regard nous révélera, d’une façon nette, quelle est cette blessure où ils vont se relier lorsqu’il y a danger. Que dis-je ? Ils y sont déjà, gagnant par elle – dont ils ont pris la forme – et pour elle, la solitude : les voici tout entier dans l’avachissement des épaules dont ils font qu’il est eux-mêmes, toute leur vie afflue dans un pli méchant de la bouche et contre lequel ils ne peuvent rien et ne veulent rien pouvoir puisque c’est par lui qu’ils connaissent cette solitude absolue, incommunicable – ce château de l’âme – afin d’être cette solitude elle-même. Pour le funambule dont je parle, elle est visible dans son regard triste qui doit renvoyer aux images d’une enfance misérable, inoubliable, où il se savait abandonné.

C’est dans cette blessure – inguérissable puisqu’elle est lui-même – et dans cette solitude qu’il doit se précipiter, c’est là qu’il pourra découvrir la force, l’audace et l’adresse nécessaire à son art.

 

Je te demande un peu d’attention. Vois : afin de mieux te livrer à la Mort, faire qu’elle t’habite avec la plus rigoureuse exactitude, il faudra te garder en parfaite santé. Le moindre malaise te restituerait à notre vie. Il serait d’humidité avec ses moisissures te gagnerait. Surveille ta santé.

 

Si je lui conseille d’éviter le luxe dans sa vie privée, si je lui conseille d’être un peu crasseux, de porter des vêtements avachis, des souliers éculés, c’est pour que, le soir sur la piste, le dépaysement soit plus grand, c’est pour que tout l’espoir de la journée se trouve exalté par l’approche de la fête, c’est pour que de cette distance d’une misère apparente à la plus splendide apparition procède une tension telle que la danse sera comme une décharge ou un cri, c’est parce que la réalité du Cirque tient dans cette métamorphose de la poussière en poudre d’or, mais c’est surtout parce qu’il faut que celui qui doit susciter cette image admirable soit mort, ou, si l’on y tient, qu’il se traîne sur terre comme le dernier, comme le plus pitoyable des humains, j’irais même jusqu’à lui conseiller de boiter, de se couvrir de guenilles, de poux, et de puer. Que sa personne se réduise de plus en plus pour laisser scintiller, toujours plus éclatante, cette image dont je parle, qu’un mort habite. Qu’il n’existe enfin que dans son apparition.

 

Il va de soi que je n’ai pas voulu dire qu’un acrobate qui opère à huit ou dix mètres du sol doive s’en remettre à Dieu (à la Vierge, les funambules) et qu’il prie et se signe avant d’entrer en piste car la mort est au chapiteau. Comme au poète, je parlais à l’artiste seul. Danserais-tu à un mètre au-dessus du tapis, mon injonction serait la même. Il s’agit, tu l’as compris, de la solitude mortelle, de cette région désespérée et éclatante où opère l’artiste.

 

J’ajoute pourtant que tu dois risquer une mort physique définitive. La dramaturgie du Cirque l’exige. Il est, avec la poésie, la guerre, la corrida, un des seuls jeux cruels qui subsistent. Le danger a sa raison : il obligera tes muscles à réussir une parfaite exactitude – la moindre erreur causant ta chute, avec les infirmités ou la mort – et cette exactitude sera la beauté de ta danse. Raisonne de la sorte : un lourdaud, sur un fil fait le saut périlleux, il le loupe et se tue, le public n’est pas trop surpris, il s’y attendait, il l’espérait presque. Toi, il faut que tu saches danser d’une façon si belle, avoir des gestes si purs afin d’apparaître précieux et rare, ainsi, quand tu te prépareras à faire le saut périlleux le public s’inquiétera, s’indignera presque qu’un être si gracieux risque la mort. Mais tu réussis le saut et reviens sur le fil, alors les spectateurs t’acclament car ton adresse vient de préserver d’une mort impudique un très précieux danseur.

 

S’il rêve, lorsqu’il est seul, et s’il rêve à lui-même, probablement se voit-il dans sa gloire, et sans doute cent, mille fois il s’est acharné à saisir son image future : lui sur le fil un soir de triomphe. Donc il s’efforce à se représenter tel qu’il se voudrait. Et c’est à devenir tel qu’il se voudrait, tel qu’il se rêve, qu’il s’emploie. Certes de cette image rêvée à ce qu’il sera sur le fil réel, il y aura loin. C’est pourtant cela qu’il cherche : ressembler plus tard à cette image de lui qu’il s’invente aujourd’hui. Et cela pour, qu’étant apparu sur le fil d’acier ne demeure dans le souvenir du public qu’une image identique à celle qu’il s’invente aujourd’hui. Curieux projet : se rêver, rendre sensible ce rêve qui redeviendra rêve, dans d’autres têtes !

 

C’est bien l’effroyable mort, l’effroyable monstre qui te guette, qui sont vaincus par la Mort dont je te parlais.

 

Ton maquillage ? Excessif. Outré. Qu’il t’allonge les yeux jusqu’aux cheveux. Tes ongles seront peints. Qui s’il est normal et bien pensant, marche sur un fil ou s’exprime en vers ? C’est trop fou. Homme ou femme ? Monstre à coup sûr. Plutôt qu’aggraver la singularité d’un pareil exercice le fard va l’atténuer : il est en effet plus chair qu’un être paré, doré, peint équivoque enfin, se promène là, sans balancier, où n’auraient jamais l’idée d’aller les carreleurs ni les notaires.

Donc, fardé, somptueusement, jusqu’à provoquer, dès son apparition, la nausée. Au premier de tes tours sur le fil on comprendra que ce monstre aux paupières mauves ne pouvait danser que là. C’est sans doute, se dira-t-on, cette particularité qui le pose sur un fil, c’est cet œil allongé, ces joues peintes, ces ongles dorés qui l’obligent à être là, où nous n’irons – Dieu merci ! – jamais.

 

Je vais tâcher de me faire comprendre mieux.

Pour acquérir cette solitude absolue dont il a besoin s’il veut réaliser son œuvre – tirée d’un néant qu’elle va combler et rendre sensible à la fois – le poète peut s’exposer dans quelque posture qui sera pour lui la plus périlleuse. Cruellement il écarte tout curieux, tout ami, toute sollicitation qui tâcheraient d’incliner son œuvre vers le monde. S’il veut, il peut s’y prendre ainsi : autour de lui il lâche une odeur si nauséabonde, si noire qu’il s’y trouve égaré, à demi asphyxié lui-même par elle. On le fuit. Il est seul. Son apparente malédiction va lui permettre toutes les audaces puisque aucun regard ne le trouble. Le voilà qui se meurt dans un élément qui s’apparente à la mort, le désert. Sa parole n’éveille aucun écho. Ce qu’elle doit énoncer ne s’adressant plus à personne, ne devant plus être compris par ce qui est vivant, c’est une nécessité qui n’est pas exigée par la vie mais par la mort qui va l’ordonner.

La solitude, je te l’ai dit, ne saurait t’être accordée que par la présence du public, il faut donc que tu t’y prennes autrement et que tu fasses appel à un autre procédé. Artificiellement – par un effet de ta volonté, tu devras faire entrer en toi cette insensibilité à l’égard du monde. À mesure que montent ses vagues – comme le froid, partant des pieds, gagnait les jambes, les cuisses, le ventre de Socrate – leur froid saisit ton cœur et le gèle. – Non, non, encore une fois non, tu ne viens pas divertir le public mais le fasciner.

 

 

Avoue qu’il éprouverait une curieuse impression – ce serait de la stupeur, la panique – s’il arrivait à distinguer clairement ce soir un cadavre marchant sur le fil !

… « Leur froid saisit ton cœur et le gèle » … mais, et c’est ici le plus mystérieux, il faut en même temps qu’une sorte de vapeur s’échappe de toi, légère et qui ne brouille pas tes angles, nous faisant savoir qu’en ton centre un foyer ne cesse d’alimenter cette mort glaciale qui t’entrait par les pieds.

 

Et ton costume ? À la fois chaste et provocant. C’est le maillot collant du Cirque, en jersey rouge sanglant. Il indique exactement ta musculature, il te gaine, il te gante, mais, du col – ouvert en rond, coupé net comme si le bourreau va ce soir te décapiter – du col à ta hanche une écharpe, rouge aussi, mais dont flottent les pans – frangés d’or. Les escarpins rouges, l’écharpe, la ceinture, le bord du col, les rubans sous le genou, sont brodés de paillettes d’or. Sans doute pour que tu étincelles, mais surtout afin que dans la sciure tu perdes, durant le trajet de ta loge à la piste, quelques paillettes mal cousues, emblèmes délicats du Cirque. Dans la journée, quand tu vas chez l’épicier, il en tombe de tes cheveux. La sueur en a collé une à ton épaule.

La besace en relief sur le maillot, où tes couilles sont enfermées, sera brodée d’un dragon d’or.

 

Je lui raconte Camilla Meyer – mais je voudrais dire aussi qui fut ce splendide Mexicain, Con Colléano, et comme il dansait ! – Camilla Meyer était une Allemande. Quand je la vis, elle avait peut-être quarante ans. À Marseille, elle avait dressé son fil à trente mètres au-dessus des pavés, dans la cour du Vieux-Port. C’était la nuit. Des projecteurs éclairaient ce fil horizontal haut de trente mètres. Pour l’atteindre, elle cheminait sur un fil oblique de deux cents mètres qui partait du sol. Arrivée à mi-chemin sur cette pente, pour se reposer elle mettait un genou sur le fil, et gardait sur sa cuisse la perche-balancier. Son fils (il avait peut-être seize ans) qui l’attendait sur une petite plate-forme, apportait au milieu du fil une chaise, et Camillia Meyer qui venait de l’autre extrémité, arrivait sur le fil horizontal. Elle prenait cette chaise, qui ne reposait que par deux de ses pieds sur le fil, et elle s’y asseyait. Seule. Elle en descendait, seule… En bas, sous elle, toutes les têtes s’étaient baissées, les mains cachaient les yeux. Ainsi le public refusait cette politesse à l’acrobate : faire l’effort de la fixer quand elle frôle la mort.

- Et toi, me dit-il, qu’est-ce que tu faisais ?

- Je regardais. Pour l’aider, pour la saluer parce qu’elle avait conduit la mort aux bords de la nuit, pour l’accompagner dans sa chute et dans sa mort.

 

Si tu tombes, tu mériteras la plus conventionnelle oraison funèbre : flaque d’or et de sang, mare où le soleil couchant… Tu ne dois rien attendre d’autre. Le cirque est toutes conventions.

 

Pour ton arrivée en piste, crains la démarche prétentieuse. Tu entres : c’est une série de bonds, de sauts périlleux, de pirouettes, de roues, qui t’amènent au pied de ta machine où tu grimpes en dansant. Qu’au premier de tes bonds – préparé dans la coulisse – l’on sache déjà qu’on ira de merveilles en merveilles.

 

Et dans !

Mais bande. Ton corps aura la vigueur arrogante d’un sexe congestionné, irrité. C’est pourquoi je te conseillais de danser devant ton image, et que d’elle tu sois amoureux. Tu n’y coupes pas : c’est Narcisse qui danse. Mais cette danse qui n’est que la tentative de ton corps pour s’identifier à ton image, comme le spectateur l’éprouve. Tu n’es plus seulement perfection mécanique et harmonieuse : de toi une chaleur se dégage et nous chauffe. Ton vente brûle. Toutefois ne danse pas pour nous mais pour toi. Ce n’était pas une putain que nous venions voir au Cirque, mais un amant solitaire à la poursuite de son image qui se sauve et s’évanouit sur un fil de fer. Et toujours dans l’infernale contrée. C’est donc cette solitude qui va nous fasciner.

 

Entre autres moments la foule espagnole attend celui où le taureau, d’un coup de corne, va découdre la culotte du torero : par la déchirure, le sang et le sexe. Sottise de la nudité qui ne s’efforce pas à montrer puis à exalter une blessure ! C’est donc un maillot que devra porter le funambule, car il doit être vêtu. Le maillot sera illustré : soleils brodés, étoiles, iris, oiseaux… Un maillot pour protéger l’acrobate contre la dureté des regards, et afin qu’un accident soit possible, qu’un soir le maillot cède, se déchire.

Faut-il le dire ? J’accepterais que le funambule vive le jour sous les apparences d’une vieille clocharde, édentée, couverte d’une perruque grise : en la voyant, on saurait quel athlète se repose sous les loques, et l’on respecterait une si grande distance du jour à la nuit. Apparaître le soir ! Et lui, le funambule, ne plus savoir qui serait son être privilégié : cette clocharde pouilleuse ou le solitaire étincelant ? Ou ce perpétuel mouvement d’elle à lui ?

 

 

Pourquoi danser ce soir ? Sauter, bondir sous les projecteurs à huit mètres du tapis, sur un fil ? C’est qu’il faut que tu te trouves. À la fois gibier et chasseur, ce soir tu t’es débusqué, tu te fuis et te cherches. Où étais -tu donc avant d’entrer en piste ? Tristement épars dans tes gestes quotidiens, tu n’existais pas. Dans la lumière tu éprouves la nécessité de l’ordonner. Chaque soir, pour toi seul, tu vas courir sur le fil, t’y tordre, t’y contorsionner à la recherche de l’être harmonieux, épars et égaré dans le fourré de tes gestes familiers : nouer ton soulier, te moucher, te gratter, acheter du savon… Mais tu ne t’approches et ne te saisis qu’un instant. Et toujours dans cette solitude mortelle et blanche.

 

Ton fil cependant – j’y reviens – n’oublie pas que c’est à ses vertus que tu dois ta grâce. Aux tiennes sans doute, mais afin de découvrir et d’exposer les siennes. Le jeu ne messiéra ni à l’un ni à l’autre : joue avec lui. Agace-le de ton orteil, surprends-le avec ton talon. L’un à l’égard de l’autre, ne redoutez pas la cruauté : coupante, elle vous fera scintiller. Mais toujours surveillez de ne jamais perdre la plus exquise politesse.

 

Sache contre qui tu triomphes. Contre nous, mais… ta danse sera haineuse.

On n’est pas artiste sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé.

De haine contre quel dieu ? Et pourquoi le vaincre ?

 

La chasse sur le fil, la poursuite de ton image, et ces flèches dont tu la cribles sans la toucher, et la blesses et la fais rayonner, c’est donc une fête. Si tu l’atteints, cette image, c’est la Fête.

 

J’éprouve comme une curieuse soif, je voudrais boire c’est-à-dire souffrir, c’est-à-dire boire mais que l’ivresse vienne de la souffrance qui serait une fête. Tu ne saurais être malheureux par la maladie, par la faim, par la prison, rien ne t’y contraignant, sois-le par ton art. Que nous importe – à toi et à moi – un bon acrobate : tu seras cette merveille embrasée, toi qui brûles, qui dure quelques minutes ; tu brûles. Sur ton fil tu es la foudre. Ou si tu veux encore, un danseur solitaire. Allumée je ne sais par quoi qui t’éclaire, te consume, c’est une misère terrible qui te fait danser. Le public ? Il n’y voit que du feu, et, croyant que tu joues, ignorant que tu es l’incendiaire, il applaudit l’incendie."

 

Bande, et fais bander. Cette chaleur qui sort de toi, et rayonne, c’est ton désir pour toi-même – ou pour ton image – jamais comblé.

 

Les légendes gothiques parlent de saltimbanques qui n’ayant pas autre chose, offraient à la Vierge leurs tours. Devant la cathédrale ils dansaient. Je ne sais pas à quel dieu tu vas adresser tes jeux d’adresse, mais il t’en faut un. Celui, peut-être, que tu feras exister pour une heure et pour ta danse. Avant ton entrée en piste, tu étais un homme mêlé à la cohue des coulisses. Rien ne te distinguait des autres acrobates, des jongleurs, des trapézistes, des écuyères, des garçons de piste, des augustes. – Rien, sauf déjà cette tristesse dans ton œil, et ne la chasse pas, ce serait foutre à la porte de ton visage toute poésie ! – Dieu n’existe encore pour personne… tu arranges ton peignoir, tu brosses tes dents… Tes gestes peuvent être repris…

 

L’argent ? Le pognon ? Il faudra en gagner. Et jusqu’à ce qu’il en crève, le funambule doit palper… d’une façon comme d’une autre, il lui faudra désorganiser sa vie. C’est alors que l’argent peut servir, apportant une sorte de pourriture qui saura vicier l’âme la plus calme. Beaucoup, beaucoup de pognon ! Un fric fou ! Ignoble ! Et le laisser s’entasser dans un coin du taudis, n’y jamais toucher, et se torcher le cul avec son doigt. À l’approche de la nuit s’éveiller, s’arracher à ce mal, et le soir danser sur le fil.

Je lui dis encore :

- Tu devras travailler à devenir célèbre…

- Pour quoi ?

- Pour faire mal.

- C’est indispensable que je gagne tant de pognon ?

- Indispensable. Sur ton fil de fer tu apparaîtras pour que t’arrose une pluie d’or. Mais rien ne t’intéressant que ta danse, tu pourriras dans la journée.

Qu’il pourrisse donc d’une certaine façon, qu’une puanteur l’écrase, l’écœure qui se dissipe au premier clairon du soir.

 

Mais tu entres. Si tu danses pour le public, il le saura, tu es perdu. Te voici un de ses familiers. Plus jamais fasciné par toi, il se rassiéra lourdement en lui-même d’où tu ne l’arracheras plus.

Tu entres, et tu es seul. Apparemment, car Dieu est là. Il vient de je ne sais où et peut-être que tu l’apportais en entrant, ou la solitude le suscite, c’est pareil. C’est pour lui que tu chasses ton image. Tu danses. Le visage bouclé. Le geste précis, l’attitude juste. Impossible de les reprendre, ou tu meurs pour l’éternité. Sévère et pâle danse et, si tu le pouvais, les yeux fermés.

 

De quel Dieu je te parle ? Je me le demande. Mais il est absence de critique et jugement absolu. Il voit ta chasse. Soit qu’il t’accepte et tu étincelles, ou bien il se détourne. Si tu as choisi de danser devant lui seul, tu ne peux échapper à l’exactitude de ton langage articulé, dont tu deviens prisonnier : tu ne peux tomber.

Dieu ne serait donc que la somme de toutes les possibilités de ta volonté appliquées à ton corps sur ce fil de fer ? Divines possibilités !

 

À l’entraînement, ton saut périlleux parfois t’échappe. Ne crains pas de considérer tes sauts comme autant de bêtes rétives que tu as la charge d’apprivoiser. Ce saut est en toi, indompté, dispersé – donc malheureux. Fais ce qu’il faut pour lui donner forme humaine.

 

« un maillot rouge étoilé ». Je désirais pour toi le plus traditionnel des costumes afin que tu t’égares plus facilement en ton image, et si tu veux emporter ton fil de fer, que tous les deux finalement vous disparaissiez – mais tu peux aussi, sur cet étroit chemin qui vient de nulle part et y va – ses six mètres de long sont une ligne infinie et une cage – donner la représentation d’un drame.

 

Et, qui sait ? Si tu tombes du fil ? Des brancardiers t’emportent. L’orchestre jouera. On fera entrer les tigres ou l’écuyère.

 

Comme le théâtre, le cirque a lieu le soir, à l’approche de la nuit, mais il peut aussi bien se donner en plein jour. Si nous allons au théâtre c’est pour pénétrer dans le vestibule, dans l’antichambre de cette mort précaire que sera le sommeil. Car c’est une Fête qui aura lieu à la tombée du jour, la plus grave, la dernière, quelque chose de très proche de nos funérailles. Quand le rideau se lève, nous entrons dans un lieu où se préparent les simulacres infernaux. C’est le soir afin qu’elle soit pure (cette fête) qu’elle puisse se dérouler sans risquer d’être interrompue par une pensée, par une exigence pratique qui pourrait la détériorer.

 

 

Mais le Cirque ! Il exige une attention aiguë, totale. Ce n’est pas notre fête qui s’y donne. C’est un jeu d’adresse qui exige que nous restions en éveil.

 

Le public – qui te permet d’exister, sans lui tu n’aurais jamais cette solitude dont je t’ai parlé – le public est la bête que finalement tu viens poignarder. Ta perfection, avec ton audace vont, pour le temps que tu apparais, l’anéantir.

 

Impolitesse du public : durant tes plus périlleux mouvements, il fermera les yeux. Il ferme les yeux quand pour l’éblouir tu frôles la mort.

 

Cela m’amène à dire qu’il faut aimer le Cirque et mépriser le monde. Une énorme bête, remontée des époques diluviennes, se pose pesamment sur les villes : on entre, et le monstre était plein de merveilles mécaniques et cruelles : des écuyères, des augustes, des lions et leur dompteur, un prestidigitateur, un jongleur, des trapézistes allemands, un cheval qui parle et qui compte, et toi.

Vous êtes les résidus d’un âge fabuleux. Vous revenez de très loin. Vos ancêtres mangeaient du verre pilé, du feu, ils charmaient des serpents, des colombes, ils jonglaient avec des œufs, ils faisaient converser un concile de chevaux.

Vous n’êtes pas prêts pour notre monde et sa logique. Il vous faut donc accepter cette misère : vivre la nuit de l’illusion de vos tours mortels. Le jour vous restez craintifs à la porte du cirque – n’osant entrer dans notre vie – trop fermement retenus par les pouvoirs du cirque qui sont des pouvoirs de la mort. Ne quittez jamais ce ventre énorme de toile.

 

Dehors, c’est le bruit discordant, c’est le désordre ; dedans, c’est la certitude généalogique qui vient des millénaires, la sécurité de se savoir lié dans une sorte d’usine où se forgent les jeux précis qui servent l’exposition solennelle de vous-mêmes, qui préparent la Fête. Vous ne vivez que pour la Fête. Non pour celle que s’accordent en payant, les pères et les mères de famille. Je parle de votre illustration pour quelques minutes. Obscurément, dans les flancs du monstre, vous avez compris que chacun de nous doit tendre à cela: tâcher d’apparaître à soi-même dans son apothéose. C’est en toi-même enfin que durant quelques minutes le spectacle te change. Ton bref tombeau nous illumine. À la fois tu y es enfermé et ton image ne cesse de s’en échapper. La merveille serait que vous ayez le pouvoir de vous fixer là, à la fois sur la piste et au ciel, sous forme de constellation. Ce privilège est réservé à peu de héros.

Mais, dix secondes – est-ce peu ? – vous scintillez.

Lors de ton entraînement, ne te désole pas d’avoir oublié ton adresse. Tu commences par montrer beaucoup d’habileté, mais il faut que d’ici peu tu désespères du fil, des sauts, du Cirque et de la danse.

Tu connaîtras une période amère – une sorte d’Enfer – et c’est après ce passage par la forêt obscure que tu resurgiras, maître de ton art.

 

C’est un des plus émouvants mystères que celui-là : après une période brillante, tout artiste aura traversé une désespérante contrée, risquant de perdre sa raison et sa maîtrise. S’il sort vainqueur…

 

Tes sauts – ne crains pas de les considérer comme un troupeau de bêtes. En toi, elles vivaient à l’état sauvage. Incertaines d’elles-mêmes, elles se déchiraient mutuellement, elles se mutilaient ou se croisaient au hasard. Pais ton troupeau de bonds, de sauts et de tours. Que chacun vive en bonne intelligence avec l’autre. Procède, si tu veux, à des croisements, mais avec soin, non au hasard d’un caprice. Te voilà berger d’un troupeau de bêtes qui jusqu’alors étaient désordonnées et vaines. Grâce à tes charmes, elles sont soumises et savantes. Tes sauts, tes tours, tes bonds étaient en toi et ils n’en savaient rien, grâce à tes charmes ils savent qu’ils sont et qu’ils sont toi-même t’illustrant.

 

Ce sont de vains, de maladroits conseils que je t’adresse. Personne ne saurait les suivre. Mais je ne voulais pas autre chose : qu’écrire à propos de cet art un poème dont la chaleur montera à tes joues. Il s’agissait de t’enflammer, non de t’enseigner. "

 

 

 

 

 

 

 

Jean Genet / Le funambule / Poésie  Gallimard

 

 

 

Photographie : en 2011 au théâtre des Abbesses, Angelin Preljocaj reprend Le Funambule, premier solo de sa carrière présenté en 2009 au Théâtre de la Ville. Il y retrouve Jean Genet, dans une tentative de dire et de danser les angoisses d'un fildefériste en perpétuel état de chute.

 

 

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