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 06-09 rentrée 002

 

 

 

 

 

 

 

  "  Enfant, je n'ai reçu aucun don sauf celui des flâneries, de la lenteur

et de l’observation. Tous trois allant d'ailleurs de concert. Je n'ai reçu

rien d'autre que ces trois flèches dans le coeur. Trois flèches pour mon

arc, trois flèches pour sa corde d'amour. Qui vibre de temps à autre.

Puis a surgi une immense catastrophe qui m'a projeté dans le sombre

et le clair, la transparence absolue et l’obscurité totale. Très jeune, l'on

m'a arraché le coeur et on ne me l'a jamais rendu, ou bien sous une

autre forme, inconnue des humains. C’est avec le cœur des morts

que j’écris, sans me soucier de rien d'autre que de leur chant si beau,

si bon. Les morts, dirons-nous, un peu plus tôt que les autres, m'ont

donné la vue, rien d’autre que cela, la vision immédiate de notre fin,

la clairvoyance. Dès la naissance, c'est la fée noire qui nous ronge

peu à peu. On naît, on meurt. Et il y a ce pont de merveille entre les

deux qu'est toute vie. C'est cela le grand amour : être en accord avec

ce qui nous est offert pour si peu de temps. Si nous en avions une claire

conscience, il y a fort longtemps que nous aurions inversé les rotations

du vivre, que nous aurions appris à serrer une main, laisser s'embraser

un sourire. Mais le plus simple, le plus fondamental, nous l'avons rendu

inaccessible en feignant de tout connaître, de tout savoir. Quels igno-

rants nous sommes, quelles marionnettes nous faisons !

  

   Le vrai savoir est le savoir du coeur, du sang. Combien d'illettrés sont

des êtres bons ! Combien de savants sont des criminels quand ils

donnent, à la gueule de la mort, leur génie froid, glacial ! Oui, il suffit

d'un regard, d'un silence pour être sauvé ou perdu. De cette toute petite

chose minuscule, minuscule, qui ne s'apprend pas : la bonté. La rigueur

d'une pensée, c'est à dire la vérité, et la bonté, cette minuscule flamme du

cœur qui n'est jamais là où on la croit, où on la pense. Elle se cache dans

le geste invisible, dans le murmure lointain. Elle n'est pas non plus dans

les mensonges d'un humanisme béat. Elle est sur les routes, solitaire,

mendiante, poussiéreuse, ignorante, belle comme la liberté suprême. Qui

veut, qui peut se vêtir de ces haillons-là? Quel est le sage ou le fou nous

faisant don de ce cri? Ce pèlerin de l'inconnu, il est dans tous mes livres.

Mais il n'est pas Dieu. Il n'est personne. Il ne porte aucun nom. Mais

son pas bruit entre les pages. Je l'entends, croyez-moi. Je l'ai vu. Il parle

toutes les langues du monde et il n'est rien du tout. Il écope des crachats de

la foule, des moqueries des enfants. On le pousse du pied comme un débris

rejeté par les vagues. Mais son visage, blanc d'écume, est si beau, si beau...

Son sourire : un miracle dans notre nuit commune.  "

 

 

 

 

 

 

 

Joël VERNET.

Cet extrait est tiré de 'La nuit errante', Les éditions Lettres vives,

collection entre 4 yeux, mars 2003.

 

 

 

Photo: M.C.

 

 

 

Tag(s) : #Fragments & Carnets

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