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Écrit dans un jardin - Marguerite Yourcenar

 

 

 

XVII. ÉCRIT DANS UN JARDIN


     


     


     

    La couleur est l'expression d'une vertu cachée.


     

    *


     

    Certains oiseaux sont des flammes.


     


     

    *


     

    […]


     

    *


     

    Rien ne m'a plus aidée à comprendre les phénomènes naturels que les deux signes hermétiques qui signifient l'air et l'eau, puis, modifiés par une barre qui en quelque sorte ralentit leur élan, symbolisent le feu, moins libre, lié à la matière ligneuse ou à l'huile fossile, et la terre aux épaisses et molles particules. L'arbre inclut dans son hiéroglyphe tous les quatre. Accroché au sol, abreuvé d'air et d'eau, il monte pourtant au ciel comme une flamme ; il est flamme verte avant de finir un jour, flamme rouge, dans les cheminées, les incendies de forêts, et les bûchers. Il appartient par sa poussée verticale au monde des formes qui s'élèvent, comme l'eau, qui le nourrit, à celui des formes qui, laissées à elles-mêmes, retombent vers le sol.


     

    *


     

    […]


     

    *


     

    L'eau, qui d'elle-même cède et descend. Et c'est pourquoi lui convient le qualificatif franciscain : umile.


     

    *


     

    Quoi de plus beau que cette statue de suppliant par Rodin, où l'homme qui prie tend les bras et s'étire comme un arbre ? À coup sûr, l'arbre prie la lumière divine.


     

    *


     

    Les racines enfoncées dans le sol, les branches protectrices des jeux de l'écureuil, du nid et des ramages des oiseaux, l'ombre accordée aux bêtes et aux hommes, la tête en plein ciel. Connais-tu une plus sage et plus bienfaisante méthode d'exister ?


     

    *


     

    […]


     

    *


     

    Miracle des instantanés qui fixent l'image de l'eau jaillissante, fusant hors d'elle-même, rebondissant vers le haut, comme la gerbe d'écume d'une vague fracassée au bord d'un rocher. La vague morte engendre ce grand fantôme blanc qui dans un instant ne sera plus. L'espace d'un déclic, l'eau pesante monte comme une fumée, comme une vapeur, comme une âme.


     

    *


     

    Pour une raison inverse, beauté exquise et artificielle du jet d'eau. L'hydraulique oblige l'eau à se comporter comme une flamme, à renouveler sans cesse à l'intérieur de sa colonne liquide son ascension vers le ciel. L'eau forcée s'élève jusqu'à la pointe de l'obélisque fluide, avant de retrouver sa liberté, qui est de descendre.


     

    *


     

    […]


     


     

    1980.


     


     


     

    Marguerite Yourcenar, XVII. Écrit dans un jardin, in Le Temps, ce grand sculpteur, pages 404-406, in Essais et mémoires, nrf / Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, août 1991.


     


     


     

    Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Marguerite Yourcenar

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