C.G. JUNG - L'Homme à la découverte de son âme - 2

 

 

 

*

 

 

 

Quand un discours naturel peint une

passion, ou un effet, on trouve dans soi-

même la vérité de ce qu'on entend, laquelle

on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte

qu'on est porté à aimer celui qui nous le

fait sentir : car il ne nous fait pas montre

de son bien, mais du nôtre; et ainsi ce

bienfait nous le rend aimable: outre que

cette communauté d'intelligence que nous

avons avec lui incline nécessairement le

coeur à aimer.

 

PASCAL (Pensées, IX, 27)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION

 

*

(Extraits)

 

 

Faire paraître un livre dans une Europe en ruines – alors que le verbe est au seul explosif – est un acte de foi. Et lorsque ce livre est un livre de psychologie, c'est un acte de foi en l'homme et une expression de cet espoir tenace que l'homme conduisant l'homme parviendra à le mener à un emploi plus humain de ses forces!

Le psychologue, sans doute, est bien le dernier à s'illusionner sur les limites de son savoir, sur la fragilité de son art, sur la ténuité de ses moyens d'action. Il n'en reste pas moins vrai que la science psychologique moderne doit signaler des résultats qui retiendront, qui forceront même l'attention de l'être contemporain, marqué au coin d'un profond et radical désarroi.

 

*

 

(…)

A l'origine de cet ouvrage et de l'ambition de présenter cette traduction au public français figure un étonnement. Nous nous sommes étonné de ce que l'oeuvre de C.G. Jung, qui jouit dans les pays de langue anglaise et de langue allemande d'une renommée grandissante, soit si peu connue en France, où, même lorsqu'elle est connue, elle est rarement comprise et appréciée comme elle le mérite. Or, à l'étude, l'oeuvre du maître de Zurich nous est apparue d'un captivant intérêt, qui rendait l'ignorance dont elle est entourée en France surprenante et symptomatique. (…) C.G. Jung, auquel le silence fait dans notre pays autour de son oeuvre n'a pas échappé, a bien voulu nous dire à quelles causes cela lui paraissait dû. A son sens, les Français sont, dans les choses de l'esprit, peu ouverts au point de vue empirique et aux exigences de la phénoménologie. Ils sont soit dans le giron de l'Eglise, qui donne réponse aux questions qui lui semblent licites et entrave les autres, soit sortis de l'Eglise et ils tendent alors, du dehors, de lui livrer assaut. (…) D'ailleurs, être sorti du giron de l'Eglise, ne plus lui être attaché que de façon négative, revient souvent à rompre le contact avec son inconscient, ce qui entraîne une perte énorme de substance psychique et rend aussi peu réceptif pour les faits de l'âme que l'envoûtement exclusif exercé par le dogme. (…) Or, il faut s'avouer que de la psychologie analytique se dégagent spontanément des enseignements qui tendent à nous faire approfondir et reconsidérer les fondements mêmes de notre être.

(…)

La pensée de Jung, en effet, depuis ses premiers écrits jusqu'à ses plus récentes publications, suit un développement organique, une courbe harmonieuse ; elle exige, pour être appréciée, d'être considérée, sinon dans son ensemble, du moins dans l'ordre progressif de son élaboration. Présenter la pensée de Jung sans tenir compte de son devenir, c'est en barricader l'accès, en interdire la compréhension, en amoindrir singulièrement le message et la force persuasive. Jung, en effet, est un empiriste, et il ne faut jamais perdre de vue que derrière le sage du lac de Zurich se profile toujours le jeune médecin, avide d'expérimentation. A montrer l'arbre sans ses racines, le fruit sans l'arbre, on éveille à son égard une singulière méfiance. Une pensée originale qui aboutit à des résultats inattendus doit, si elle ne veut pas dérouter, témoigner de sa genèse et de son cheminement, de ses matériaux et de ses outils.

(…) Cet ouvrage est consacré aux éléments psychologiques qui sont les piliers de sa pensée et qu'il a utilisés, comme on fait d'instruments, pour pénétrer l'âme humaine : les complexes et les rêves. Ce sont eux, en effet, qui, constituant son instrumentation psychologique, ont permis à Jung « cette expérience immédiate de l'homme » sur laquelle repose toute sa psychologie. Nous avons cru que c'est en se familiarisant lui-même avec ces instruments que le lecteur pourra le plus facilement et le plus spontanément faire siennes quelques unes des pensées majeures du maître. (…)

Ce but immédiat en implique un plus vaste, celui d'aider l'âme humaine, d'aider l'âme française, à se retrouver elle-même dans le désarroi d'une catastrophe sans précédent. Lorsque toutes les réalités croulent, les réalités intérieures demeurent, et leur juste appréciation peut aider et, peut-être dans une certaine mesure, peut seule aider à réédifier un monde en ruine. Au sein des bouleversements militaires et politiques l'homme demeure, éternellement semblable à lui-même et confronté avec ses erreurs. La lutte fratricide qui déchire l'humanité en deux camps ennemis ne serait-elle, du point de vue de l'esprit, que l'expression dévastatrice d'un combien grave malentendu psychologique ? (…) S'il est vrai, comme le prétend Jung – et comment ne pas partager son point de vue ? – que l'humanité est ce que sont les hommes, l'ouvrage que nous présentons aujourd'hui au lecteur français est une pierre apportée à l'édifice de l'après-guerre. Que chacun – voici l'essentiel de l'enseignement du maître zurichois – que chacun réalise en soi la synthèse complexe, irrationnelle et spécifique de ses incompatibilités, et l'humanité de demain sera sans coup férir une humanité autre, une humanité où, chacun vivant mieux, il fera pour tous meilleur vivre.

(…)

A qui s'adresse cet ouvrage ? (…)

Il s'adresse à l'être humain en toute généralité. Car, si les travaux qu'il contient traitent de questions psychologiques, toute l'oeuvre de Jung demeure centrée – le lecteur s'en apercevra vite – sur le souci de la guérison de l'âme. (…)

Par-delà toute thérapie d'ailleurs, il peut être intéressant pour l'individu, seul en face de lui-même, au milieu d'une ambiance qui, avec ses soubresauts, bouleverse sa conscience, d'essayer de voir quels remous en résultent pour lui, de se demander quelle est sa réaction, vraie et durable, en face de la momentanéité de l'actuel.

(…)

 

 

 

 

 

DOCTEUR ROLAND CAHEN

Zurich, septembre 1943.

C.G. JUNG - L'Homme à la découverte de son âme - 2

 

 

*

 

 

 

PRÉFACE A LA SIXIÈME ÉDITION

 

 

 

*

(Extraits)

 

 

 

 

(…)

 

L'oeuvre publiée de C.G. Jung comporte (outre plus de 100 communications scientifiques, articles et préfaces) une trentaine d'ouvrages. Elle sera réunie en Amérique, en Angleterre, en Suisse et en Allemagne, en dix-huit gros volumes d'oeuvres complètes. La France suivra sans doute plus tard cet exemple.

Il faut y ajouter une oeuvre non publiée, au moins égale en volume et en importance, constituée par les notes ronéotypées prises par les auditeurs, au cours des nombreuses conférences, colloques et semaines d'études au long desquels Jung dispensait son enseignement oral.

Dans ces derniers travaux, les études sur les rêves d'enfants et le commentaire psychologique en douze volumes du « Zarathoustra » de Nietzsche tiennent une place de choix.

 

*

Telle fut la fécondité de cet esprit. Toutefois, si nous avons choisi de publier en premier L'Homme à la découverte de son âme, c'est qu'il fait entrer le lecteur d'emblée dans l'intimité de la pensée du maître.

Médité, cet ouvrage ouvre toutes les avenues de la pensée de Jung, que ses autres livres empruntent et développent chacun dans leur voie. A partir du présent volume, le lecteur pourra rayonner dans toutes les directions de la pensée jungienne.

(…)

 

*

Un des horizons les plus importants que nous ouvre cet ouvrage est celui des projections. La projection est ce phénomène singulier – singulier mais originel – par lequel un individu imprime sur un objet ou un être du monde ambiant une teneur ou une tonalité psychique qui est en propre et en vrai un trait de sa vie intérieure.

La projection s'est révélée être d'une importance égale à celle de la perception. Aujourd'hui, il faut dire que l'individu a deux liens au monde, la perception et la projection, ces deux liens, pour s'exercer en direction inverse, n'en étant pas moins d'une égale importance et aussi d'une égale irrationalité.

Si une Phénoménologie de la perception a pu être écrite [Par le regretté Merleau-Ponty.], il reste à écrire une phénoménologie de la projection.

La perception est ce que l'individu reçoit du monde par l'intermédiaire de ses sens. La projection est ce qu'il y investit, c'est-à-dire les mirages, les chimères intérieures qui se plaquent sur l'objet, en en interdisant la perception. Car la projection estompe, modifie, travestit la perception, oui, l'efface même pour être perçue à sa place. (…)

Ces projections sont d'autant plus importantes, d'autant plus efficaces et souvent d'autant plus dévastatrices qu'elles sont et demeurent inconscientes. (…)

Une des autres notions les plus importantes qu'apporte cet ouvrage est celles des archétypes, c'est-à-dire des structures mentales innées qui sous-tendent la conscience.

(…) [Un exemple] serait fourni par l'Imago Dei, la notion et l'image de Dieu, archétype du divin qui explique l'ubiquité et la pérennité du fait sacral et religieux, présent sous toutes les latitudes, à toutes les époques et dans toutes les cultures. Jung n'a cessé de se préoccuper du problème des archétypes et d'affiner sa pensée à leur sujet. (…)

Dans cet ouvrage-ci, préoccupé par leur origine, il évoque comme explication possible le phénomène de sédimentation du vécu à travers les millénaires. Cette notion a prêté à penser en raison de la non-transmission héréditaire des caractères individuels acquis. Dès lors, on comprenait mal comment cette sédimentation avait pu s'opérer.

De la dernière pensée de Jung, on doit retenir que les archétypes sont au plan mental ce que les instincts sont au plan biologique de l'être. Les archétypes sont, sur le plan des structures mentales et des représentations, les corollaires dynamiques et imagés de ce que sont les instincts sur le plan biologique, des modèles d'action et de comportement.

(…)

C'est ainsi que, dans ces perspectives, Jung n'a pas hésité à voir un lien hypothétique possible entre l'importance psychologique du chiffre 4 (quatre points cardinaux d'orientation dans le monde extérieur, quatre fonctions psychologiques principales d'orientation dans l'univers mental, le phénomène universel de la croix (voir page 114, etc.) et la tétravalence du carbone. C'est jusque dans ces profondeurs mêmes de la matière et de ses structures que les archétypes semblaient à Jung pouvoir plonger leurs racines. [Ainsi, ce qui dans l'homme est le moins chose et matière, ses « réalités-autres » – dont les archétypes – rejoindrait ce qui dans la matière échappe au plan banal (plan banal macroscopique, découpé par l'entendement spontané et traditionnel), c'est-à-dire le plan des structures nucléaires. Ici s'ouvrent des horizons insoupçonnés, qui, reliant physique et psychologie modernes, rendront peut-être un jour mieux compte de certains aspects de cette synthèse paradoxale entre la matière en l'homme et ce qui ne l'est pas et qu'on appelle la vie. Voir Dr Georges Vernes, Retour aux sources du devenir, La Colombe, Paris, 1960.]

Le plan archétypique de l'être ne doit pas retenir notre intérêt dans la seule perspective intellectuelle et pour la seule théorie de la connaissance, mais aussi sur le plan le plus immédiat de la conduite de la vie.

Le plan archétypique de l'être porteur et socle de la conscience – ce fut le génie de Jung de le pressentir et de l'élaborer – n'est pas immuable. C'est un plan vivant, évoluant avec l'âge du sujet au même titre que le conscient et le moi. Une des grandes choses d'une vie c'est la canalisation de la libido, de l'énergie vitale, et sa répartition valable entre le moi et les plans archétypiques. C'est cette répartition de l'énergie vitale en un juste partage, qui assurera l'adaptation du moi à la réalité extérieure et aux grandes constantes, aux grandes lois immuables de la vie, adaptation qui doit se faire de façon permanente. Là non plus rien n'est jamais achevé. Cela doit se faire un peu tous les jours. C'est en cela d'ailleurs que la vie est vivante, que la vie est un vécu original, que la vie est jaillissement et renouvellement.

(…)

L'accession au plan des archétypes vivants, c'est la terminaison, c'est la moisson, c'est l'efflorescence des constantes humaines au sein d'une personnalité qui a mis de l'ordre en elle-même, qui a fait courageusement tout le travail analytique, tout le travail de remaniement de ses problèmes, de ses complexes, tout ce travail profond, aigu, tragique parfois, qu'implique un dialogue psychanalytique bien mené. Celui-ci aboutit à une maturation de toute la personnalité qui est signée par l'émergence vivante des données achétypiques fondamentales. (…)

(…) On peut, il faut oser parler d'une conquête de la conscience, d'une conscience qui ne sera plus exclusivement logique et rationnelle, ni exclusivement schématique mais qui sera, incluant l'irrationnel dans son sein, à la vraie mesure de la vraie vie.

 

 

DOCTEUR ROLAND CAHEN

Paris, mai 1962.

 

 

 

 

Extraits des deux préfaces suivant l'avant-propos, trois textes du Dr Roland Cahen,

in C.G. JUNG, L'Homme à la découverte de son âme, Structure et fonctionnement de l'inconscient, préfaces et adaptation du Dr. Roland Cahen, nouvelle édition entièrement revue et augmentée, éditions Albin Michel, Paris, novembre 2015, pages 13-46.

La citation de PASCAL est en exergue de la préface à la première édition –

 

 

 

 

 

 

Note : le prochain extrait sera de C.G. JUNG, en son LIVRE I : EXPOSITION.

Martine Cros.

 

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #C.G. JUNG, #Âme, #Psychologie

Partager cet article

Repost 0