Khalil Gibran, sans titre, 1922, aquarelle sur papier, Comité National Gibran.

Khalil Gibran, sans titre, 1922, aquarelle sur papier, Comité National Gibran.

 

 

 

Chantal Dupuy-Dunier


 


 

C'EST OÙ POEZI ?


 


 

Les écrits du Nord

Editions HENRY, 2017


 

 

 

 

 

« Puérils sont les mots

Vaine l'écriture

Effréné pourtant, le désarroi du coeur ».


 

Andrée Chedid,

Cérémonial de la violence – citée dans la préface page 7.


 


 


 


 


 

Dans la mosquée,

où je pénètre pieds nus, voilée de noir,

étincelle une simplicité somptueuse.

Des bulbes en cristal constellent le plafond,

le velours épaissit le tapis rouge et noir.

Partout, le silence prie.


 


 

Non loin de là,

sapin de Noël horizontal,

la rue Hamra clignote,

déroule tout au long de l'année

sa guirlande festive.

Des valets-parking garent

devant les cabarets

quatre-quatre aux chromes argentés

et longues Mercedes noires.


 

Pour venir, nous avons pris un bus.

À mes côtés, un jeune Syrien

qui fuyait vers Istambul.

Il m'a montré son cou,

a fait le geste de                   trancher.


 


 

Pages 110/111


 


 


 


 


 

Tablettes phéniciennes trouvées à Byblos,

alphabet de pierres,

une écriture de poissons-fossiles délivrée par la montagne.


 

Ici,

avant la guerre,

on a enrobé les oeuvres de ciment

pour les protéger.


 

Où a-t-on caché la poésie

afin de la garder intacte?


 


 


 


 

À Beit Mery où séjourna Nerval,

nous dînons chez une grande dame.

Palais des Mille et Une nuits,

terrain boisé dominant la ville blanche

et la Méditerranée immuable,

bibliothèque où passer une vie entière

sous le soleil vert des lampes,

murs ornés par des tableaux de maîtres,

mets raffinés.

« Les mots ont une odeur de roses. »*


 

Coucher de soleil sur le Levant.

Derrière une fenêtre,

Salima ou Jenny passe,

coiffée de tresses rousses.


 

Le vin libanais enrobe quelques heures

mes interrogations d'un miel insouciant.


 


 


 

 

* Nadia Tuéni

Pages 114/115


 


 

 


 

Note :

Ces passages sont extraits de la dernière partie du recueil, « Le voyage en Orient ».

Chantal Dupuy-Dunier l'évoque ainsi en sa préface : « (…) c'est au Liban que je me rendis, invitée au Salon du Livre francophone de Beyrouth. Je séjournai trois semaines là où tant de grands poètes ont vu le jour, dans cet Orient où Lamartine, Nerval et d'autres se sont rendus pour un voyage initiatique, rituel, signifiant.

Je partis en me disant que c'était sans doute là-bas Poezi. »


 

Dans ce recueil, Chantal Dupuy-Dunier traverse le Sénégal, Mayotte et le Liban. Elle nous livre ses carnets de voyage avec un oeil à la fois émerveillé et lucide, où scintille son humour, où se reflète la réalité de la pauvreté et des guerres aussi bien que la chaleur humaine du coeur de tous ces êtres qu'elle a rencontrés.

Autour de Poezi, il semblerait bien que les humains trouvent un langage commun pour lutter contre la barbarie qui dépouille, et qu'ils ne cessent de trouver malgré tout des beautés à revêtir.

Voici maintenant que j'ai envie de lire Nerval & Lamartine en leurs échappées orientales, & Andrée Chedid aussi --- et de garder ma main sur Poezi.


 

M. C.


 

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Chantal Dupuy Dunier

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