Bram Van Velde, Nocturne, 1981 - source : wikiart.org -

Bram Van Velde, Nocturne, 1981 - source : wikiart.org -

 

 

 

Charles Juliet

 

Rencontres

avec

Bram Van Velde

 

P.O.L.

#formatpoche

2016

 

 

 

 

I

 

 

[...]

 

 

étant atteint ce point

où il n'est rien à dire

 

où s'impose le besoin

d'aller au-delà

 

de rompre

le silence

 

de coûte que coûte

se risquer

à exprimer

 

pour montrer

ce qu'on ne peut

voir

 

figurer

ce qu'on ne saurait

dire

 

une vitalité

élémentaire

 

une force de vie

à l'état brut

 

parfois

la splendeur

entraperçue

du cercle

 

et les courants d'énergie

 

vacuités

et formes

fluides

 

une texture

serrée surchargée

 

à la limite

de l'implosion

 

parcourent la toile

ruissellent

 

circulent par les méandres

d'une forme large ample

maintenue ouverte

par des tensions

qui ne connaîtront

aucun repos

 

et à nouveau

la structure

se défait

 

en suscite

une autre

 

et toutes deux

s'imbriquent

s'enchevêtrent

désorientent

l'oeil

 

dessinent une image

évidente contrariée

 

changeante

 

énigmatique

 

et les couleurs vives

âpres légères subtiles

luttent s'altèrent

 

s'exaltent

 

s'assourdissent

 

laissent

filtrer

une transparence

inattendue

 

et la toile

comme un cri

 

un centre

éclaté

 

une défaite

 

une proposition

cent fois reprise

 

 

 

[...]

Pages 12-15

 

Bram Van Velde, MP 297, lithographie originale, 1978 -- source : www.husgallery.com --

Bram Van Velde, MP 297, lithographie originale, 1978 -- source : www.husgallery.com --

 

 

 

II

 

25 octobre 1964

[...]

 

   Je suis parvenu à le faire parler de lui. Il m'a confié [...] que depuis l'âge de vingt-cinq ans, il s'est totalement consacré à la peinture, ce qui signifie qu'il a vécu pendant trente ans dans une grande misère. En 1940, alors qu'il était parvenu à l'extrême limite de ce qu'il pouvait endurer, il a fait appel à Beckett, rencontré quatre ans plus tôt. Pour la première fois, quelqu'un comprenait sa peinture, son silencieux combat, son obstination à se maintenir en ce lieu où la création affronte son impossibilité. (Nul plus que Beckett n'était à même de recevoir et d'apprécier une telle peinture. Peut-être même l'a-t-elle éclairé sur lui et ce qu'il s'apprêtait à écrire.)

   Il m'a merveilleusement parlé de Beckett. Il a une telle générosité, m'a-t-il confié, une telle gentillesse. Une telle intelligence, une telle capacité de compréhension, un tel pouvoir de s'identifier à autrui. Il sait spontanément trouver les mots justes et simples qui s'adressent au plus essentiel de vous-même. En le voyant, on sent que la vie est en lui, on comprend que l'existence est une aventure immense et douloureuse.

   Je lui ai rappelé qu'un jour, il avait dit au sculpteur Maxime Descombin que peindre, c'est chercher le visage de ce qui n'a pas de visage, et que la peinture, c'est l'homme devant sa débâcle... Ces paroles avaient paru à Descombin singulièrement justes, et comme je les lui rapporte, il comprend qu'elles sont de Descombin, et me déclare qu'elles sont effectivement irréfutables, qu'elles rendent absolument compte de la démarche de l'artiste. Je lui précise alors que ce n'est pas Descombin, mais lui, qui les a énoncées. Il détourne son regard, est gagné par la confusion. J'ai réalisé à ce moment qu'il allait si loin dans la désappropriation de soi, qu'il s'attachait à perdre mémoire de ce qu'il lui advenait de découvrir et formuler, qu'il se voulait d'une constante et absolue transparence face à lui-même et la peinture.On le sent d'ailleurs excessivement sensible, fragile et sans défense, effrayé par la vie, les gens. [...]

   Je lui demande comment, du point de vue matériel, il est parvenu à subsister pendant ces trente années où il n'a fait que peindre et où il ne vendait rien. Je n'ai jamais sollicité personne, me répond-il, mais sur ce plan-là, j'ai toujours cru au miracle. Il y avait en lui une telle grandeur, une telle soumission à son destin, que ceux qui croisaient sa route devaient en être impressionnés et lui venir spontanément en aide. [...]

 

 

 

9 novembre 1965

 

   Déjeuner en tête-à-tête avec Bram Van Velde chez Jacques Putman. Moment intense. Quelle vie en cet homme, quelle jeunesse. Mais on le sent aussi terriblement douloureux et démuni. Quand il réfléchit, son regard prend un éclat insoutenable. Il semble que les yeux perdent la matière qui les constitue et se résorbent entièrement dans ce qu'ils expriment. 

   Il est présent, mais aussi ailleurs, car proie de ce qui l'occupe. Donc pas de conversation. Du silence. De grands moments de silence. Le regard s'absente, brûle, le visage prend une soudaine acuité, ou s'éclaire d'un sourire, un sourire d'émerveillement, ou d'incrédulité. Puis une phrase est prononcée, qui résonne longtemps, soutenue par le silence.

-- Il est terrible de vivre quand on est sans pouvoir sur les mots.

-- Le peintre est celui qui ne peut se servir des mots. Sa seule issue, c'est d'être un visionnaire.

-- Non, il ne faut pas se plaindre. C'est déjà extraordinaire d'échapper au massacre.

-- C'est grâce à des êtres comme Beckett que tout ne s'écroule pas.

-- Il est grand. Il ne s'est jamais dérobé.

[...]

-- L'artiste ne se tient pas dans le quotidien. C'est pour ça qu'on le prend pour une bête curieuse.

-- Le plus difficile, c'est lorsqu'on ne peut rien faire. Qu'il ne reste qu'à attendre.

   Je lui dis qu'à mon sens, le peintre se trouve mieux favorisé que l'écrivain, parce que plus intuitif, plus instinctif, il risque moins d'être entravé par l'intellect, les concepts, les mots, la convention d'un langage appris et utilitaire.

   Il a un sourire amusé, un regard plein de malice : 

-- Bien sûr, opine-t-il, il va plus loin parce qu'il est plus bête.

Je lui dis également que l'artiste moderne me paraît chargé de responsabilités nouvelles, qu'il lui incombe une nouvelle fonction, qu'il assume maintenant presque à lui seul la vie de la recherche de la vie, et que depuis que s'assèchent toutes les formes de spiritualité, il se découvre dans son véritable rôle. Il m'arrête, et avec une grande douceur, sur un ton d'évidence :

-- Il est le prophète, le martyr.

 

 

[...]

Pages 20-24

 

Le peintre

Le peintre

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