Christian Bobin - La présence pure et autres textes - I

 

 

Ce qu'on ne peut voir, on peut l'écrire. Nous avons une abondante littérature, avec beaucoup d'histoires de visages nus comme l'eau de pluie, nus comme la mie du pain.


 

Le corps, non, ce n'est pas notre souci. Le corps n'a pas besoin de linge. Le corps chez nous est comme l'été chez nous : il donne rires et fraîcheur, jeux et repos. Le corps chez nous est comme un été qui ne s'en irait pas vers l'hiver. Passé un certain âge, nous ne vieillissons plus. Bras et jambes comme de l'eau. Seins comme des fleurs. Pas de rides, pas d'usure.


 

Chez nous la mort vient par le visage. Elle vient par-dessous le linge bleu, comme tout le reste, comme les murmures de l'amour, les langueurs du songe. Chez nous la mort n'est pas d'une autre nature que l'amour ou le songe.


 

Quand la mort touche le visage, nous en sommes aussitôt informés par le changement du linge. De bleu il devient blanc. Le passage d'une teinte à l'autre peut prendre des mois. Le corps lui ne bouge pas – à peine une petite fièvre.


 

Nos morts sont mis dans une barque. Où va la barque sur le fleuve clair, nous l'ignorons. Seul peut savoir le grand passeur, celui dont nous ne savons rien, sinon qu'il est.


 

Il se tient à l'embouchure du fleuve. Avec une perche longue, très longue, il ramène la barque auprès de lui, sur la rive. Il se penche sur le mort encore tiède.


 

D'un geste vif, il enlève le tissu blanc, découvrant notre vrai visage.


 

Le vrai, vous comprenez : pas un visage comme nous l'imaginions dans les livres, comme nous l'espérions dans nos rêves, pas même le visage que nous aurions vu en soulevant, avant l'heure, le carré de ciel bleu.


 

Le vrai, l'autre visage.


 


 



 

Chez nous le mot amour ne se dit pas. Il tremble, il frissonne, il vole, il plane, il est partout dans l'air – mais personne ne le dit.


 

C'est que chez nous la parole n'est pas comme chez vous une partie du monde, une île déserte dans l'océan du silence. Chez nous la parole est plus que le monde, plus que le ciel et le soleil. Elle est comme un petit morceau de Dieu, coincé entre les dents. On ne l'en déloge qu'avec prudence, et seulement pour les grandes occasions.


 

(…)


 

Le mot amour, il faudrait un événement considérable pour qu'il vienne une seule fois à nos lèvres – et cela ne présagerait rien de bon.


 

Des savants ont écrit que, moins un mot était prononcé, plus il se faisait entendre, car, assuraient-ils,


 

Ce qui ne peut danser au bord des lèvres

s'en va hurler au fond de l'âme


 

Peut-être.


 

Des religieux ont écrit aussi que le silence où dort le mot amour était en nous comme un reste de paradis, un vestige de ce temps où les choses brillaient de n'être pas encore nommées, où l'ombre d'un nom ne couvrait pas encore l'éclat des choses.


 

Peut-être.


 

Un poète a écrit : Qui appelle son amour s'apprête à le tuer


 


 


 

In « L'Autre visage », pages 11-14


 


 

Christian Bobin - La présence pure et autres textes - I

 

 

 


 

(…) Ce qui arrive ce soir-là à un écrivain s'est mis en marche depuis des années. Ce qui arrive est une rose rouge, brûlant dans la main d'un jeune homme. L'écrivain est assis derrière une table. Il signe des livres. Le jeune homme s'avance. Il a l'air triste. Il a mis la tristesse sur son visage et il regarde brûler sa tristesse dans la rose qu'il tend à l'écrivain. Il lui dit : (…) Vous êtes écrivain et donc vos mots ne vous appartiennent pas – ce sont les mots des pauvres, des muets, des bêtes, des arbres, que sais-je encore. Un écrivain est grand non par lui-même, mais par la grandeur de ce qu'il nomme, et je ne sais pas d'autre grandeur que celle de la vie faible, humiliée par le monde.


 

(…) Je suis comme ce jeune homme : ce ne sont pas les livres qui m'intéressent, mais ce dont les livres sont la trace. C'est cette trace qui m'intéresse, et le passage qu'elle dit, la traversée d'une vie vivante, déchirante de vie vivante, le passage des loups de vie dans les forêts du monde. La littérature, je m'en fous. Je m'explique. Le jeune homme aurait dû s'expliquer un peu plus, ce jeune homme qui avait raison sur tout – sauf sur un point, mais nous verrons lequel, je dirai lequel. Expliquons. Traçons un trait. Là, devant nous, devant nos pieds, penchons-nous sur le sol de page blanche et traçons un trait. Il y a maintenant ce trait et il y a quelque chose qui est avant lui, en deça, et quelque chose qui est plus loin, au-delà. Accordez-moi cette défintion comme en mathématique, un axiome, une proposition que rien ne prouve mais qui permet d'en déduire beaucoup d'autres : accordez-moi que ce trait sur le sable de page blanche s'appelle « littérature ». Il se perd à droite et il se perd à gauche. Il vient de l'infini des temps, il va vers l'infini des temps. C'est un trait qui ne se referme sur rien que sur sa propre rectitude. On n'en trace, quand on le trace, qu'une petite partie. On ne fait à vrai dire que le prolonger après beaucoup d'autres. Ce trait est là, donc. Pur, fier de sa pureté, de son allant, de sa souveraineté de trait. Je dis que je m'en fous. Je dis que je me contrefous de cette perfection épurée du trait de littérature. Ce qui m'intéresse est au-delà de ce trait. Ce qui m'intéresse est plus que littéraire, plus que de la belle écriture, plus que la langue enveloppée dans de la langue. Il y a aussi un en deça de ce trait. Il y a quelque chose qui ne parvient même pas à la littérature. Ce quelque chose peut quand même être publié : cela n'empêche rien. Il ne suffit pas d'écrire un livre – même dix, même cent – pour être un écrivain. Mais laissons cela : à Paris, dans le milieu de l'édition, on cède au besoin provincial de méchanceté. On ne parle jamais des livres. On parle du nom. On prend le nom qui est sur la couverture du livre et on détruit le nom. Je crois que c'est une infirmité d'époque, une infirmité profonde, une infirmité grave que de se croire supérieur à ce dont on parle. Un livre que je n'aime pas, je pense que je ne l'aime pas, c'est tout. Je ne me crois pas supérieur à ce livre. Je serais plutôt tenté de penser que quelque chose me manque, qu'il y a toujours quelque chose dans un mauvais livre que je n'ai pas su voir, quelque chose que j'ai échoué à voir. Donc laissons ce qui est – ce qui, à moi, personnellement, me semble – en deça de la littérature. Et abandonnons ce qui est littérature proprement dite : un trait épris de son tracé et épris de cela seulement. Allons de suite à l'essentiel : ce qui est au-delà de la littérature. Le jeune homme à la rose rouge, c'est cela qu'il aimait, c'est cela qu'il cherchait : un au-delà de tout. La vie même. La vie telle qu'elle passe, invincible, au-delà de toutes les épaisseurs, y compris l'épaisseur d'un trait sans épaisseur. Pour écrire vraiment, il faut être dans une solitude absolue. Pour être dans une solitude absolue il faut aimer d'un amour absolu. La plupart des écrivains mentent là-dessus. Ils font comme s'il n'y avait personne dans la pièce à côté, dans le fond sans fond de leur coeur. Ce n'est pas vrai. Ce n'est jamais vrai. Je ne dis pas qu'il s'agit nécessairement d'une présence visible, consciente. Peut-être même est-elle toujours plus profonde que tout visage connu, nommé. Mais il y a toujours quelqu'un aux côtés du solitaire, une présence sur laquelle il appuie en secret chacune de ses phrases, une lumière unique et nécessaire. Car il faut savoir que tout va contre celui qui écrit, contre celui qui a l'ambition d'atteindre cette vie au-delà de l'écriture, cette vie au-delà de la vie. Tout : l'indifférence comme le succès – et le succès plus que l'indifférence. Faveur et disgrâce : le monde les distribue comme des crachats, l'un et l'autre. Oui, tout s'oppose à qui veut absolument écrire, écrire dans cet au-delà de la littérature. Tout s'oppose à qui veut absolument aimer, aimer dans cet au-delà de l'amour. J'ai trouvé un nom pour cet au-delà de la littérature et de l'amour. J'ai trouvé le nom le plus proche de ce que je veux dire là, de ce que je veux vivre dans ma vie, écrivant, n'écrivant plus, écrivant encore : la compassion. La compassion est un mouvement. Un mouvement par quoi vous allez de vous qui êtes là, à l'autre qui est au-delà de vous, et pour lui dire cette chose simple et obscure : « Rien de vous ne m'est semblable, hors cette misère d'une existence vouée à son effacement, par quoi je me reconnais semblable à vous. » (…) Et c'est là ce que je voudrais confier au jeune homme à la rose triste, au chevalier à l'âme brûlée : c'est vrai, tout va contre notre coeur, le mien et le vôtre. Tout conspire contre cette fraternité de vivant à vivant. L'indifférence est une épreuve. Le succès est une épreuve que l'on réserve à ceux que l'indifférence n'a pas su tuer. Mais ne demandez pas à cet écrivain de rester le même. Ne demandez jamais rien de tel à ceux que vous aimez. Vous aimez, et tout amour veut la fidélité. Mais la fidélité n'est pas l'allégeance à une personne ni la soumission à une identité. L'amoureux – et un artiste ce n'est rien d'autre qu'un amoureux – ne peut être fidèle qu'à la vérité de son amour, qu'à cette vérité nécessairement errante, contraire à toute appartenance. (…) Tout empêche un écrivain d'écrire – mais écrire c'est passer outre à l'empêchement d'écrire. Aimer c'est passer outre à l'empêchement d'aimer.

(…)


 


 


 


 


 

In « Un désordre de pétales rouges », pages 97-103


 


 


 


 

La présence pure, contient :

L'Autre visage / Lettre pourpre et autres textes (Lettre pourpre - Le feu des chambres - Le baiser de marbre noir - Dame, roi, valet) / Mozart et la pluie / Un désordre de pétales rouges / L'Équilibriste / La Présence pure / Le Christ aux coquelicots.


 


 

 

 

 

Christian Bobin


 

La présence pure

et autres textes


 


 


 

nrf

Poésie / Gallimard

juin 2015

1er dépôt légal. : janvier 2008 –

 

 

"À peine posée fraîche rose offerte", étude, acrylique sur toile, M.C., 19/01/17

"À peine posée fraîche rose offerte", étude, acrylique sur toile, M.C., 19/01/17

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