Détail

Détail

 

 

 

ODE À UNE FEMME AIMÉE


 


 


 


 


 

Il me paraît l'égal des Dieux, l'homme qui est assis dans ta présence et qui entend de près ton doux langage et ton rire désirable, qui font battre mon coeur au fond de ma poitrine. Car lorsque je t'aperçois, ne fût-ce qu'un instant, je n'ai plus de paroles, ma langue est brisée, et soudain un feu subtil court sous ma peau, mes yeux ne voient plus, mes oreilles bourdonnent, la sueur m'inonde et un tremblement m'agite toute ; je suis plus pâle que l'herbe, et dans ma folie je semble presque une morte... Mais il faut oser tout...


 


 


 


 

L'homme fortuné qu'enivre ta présence

Me semble l'égal des Dieux, car il entend

Ruisseler ton rire et rêver ton silence,

Et moi, sanglotant,


 

Je frissonne toute, et ma langue est brisée :

Subtile, une flamme a traversé ma chair,

Et ma sueur coule ainsi que la rosée

Apre de la mer ;


 

Un bourdonnement remplit de bruits d'orage

Mes oreilles, car je sombre sous l'effort,

Plus pâle que l'herbe, et je vois ton visage

A travers la mort.


 


 


 


 


 

  1. RENÉE VIVIEN, Sapho, Paris, 1903.

    in

    L'égal des Dieux, Cent versions d'un poème de Sappho, recueillies par PIERRE BRUNET, préface de KAREN HADDAD-WOTLING, éditions ALLIA, 2009, page 97.


 


 


 


 

« Ni recueil de poèmes, ni anthologie : cette réunion hétéroclite d'un poème grec, de sa traduction latine, et de toutes ses traductions françaises constitue-t-elle un « texte » unique? Une série d'exercices de style? Un ensemble de traductions ou de poèmes à part entière? (…) À vrai dire, si L'Ode à l'aimée de Sappho s'inscrit dans un mouvement de retraduction presque unique, c'est peut-être en raison de son caractère discontinu, fragmentaire.

(…)

On trouvera en tout cas, dans la variété des adresses et même des situations amoureuses qui se dessinent, la preuve que la figure de Sappho existe autant qu'une héroïne mythique reconnaissable à travers ses divers avatars : que le poème soit adressé à la Lesbia de Catulle ou à la plus surprenante Honorine, voire au mystérieux Phaon (…) Bien souvent toute précision est habilement évitée par les traducteurs – ce qui est en somme conforme à l'original puisqu'on ne sait à qui s'adresse le poème de Sappho.

(…)

La langue brisée est peut-être ce qui donne son unité à cet ensemble de textes si divers, qui répètent tous, de façon monotone, la difficulté de l'expression lyrique, et s'y essaient, inlassablement, composant, de manière brisée aussi, un poème multiple sur la difficulté d'écrire un poème d'amour. (…)  »


 

Extraits de la préface de KAREN HADDAD-WOTLING, in opus cité, pages 7/21. 

 

 

 

 

 

LILITH WITH A SNAKE, BY JOHN COLLIER, 1887.

LILITH WITH A SNAKE, BY JOHN COLLIER, 1887.

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Sappho, #Renée Vivien

Partager cet article

Repost 0