Cet article se veut être un tendre clin d'oeil à mon père, Francis Cros, ainsi qu'à Ferdinand Bruckner, bien entendu! Hier, dans l'après-midi, je me poste devant le rayon Poésie d'une librairie dijonnaise. Juste à côté : le rayon Théâtre. De celui-ci dépasse le dos d'un livre, que je saisis. Allez savoir pourquoi – il n'y a pas de hasard! Je vois, inscrit : Ferdinand Bruckner, et je pense aussitôt : « Hello, papa !». Mon père qui enseignait à l'université de Nancy II avait fait de cet auteur l'objet de sa thèse. Celle-ci a une résonnance particulière en moi, puisque mon père est passé le vendredi devant un jury de thèse pour réussir sa présentation avec brio, juste avant de décéder dans un accident de voiture le lundi qui s'en suivait, lundi 2 juillet 1984, lundi qui devait le conduire, en principe, vers des vacances bien méritées. Donc : « Hello, papa !» : j'ouvre le livre et que vois-je : Francis Cros qui y est cité! Je ne pouvais donc pas renoncer à m'offrir le fruit de ce prétendu hasard et j'ai rédigé cet article, bien filialement. Pardonnez, donc, ma tendresse pour ce dramaturge dans ce lieu de poésie! L'inspiration expressionniste qui le nourrit y trouve cependant un large écho!

 

 

Fruits du néant - Ferdinand Bruckner

 

 

Ferdinand Bruckner

 

Comédie héroïque

 

Traduit de l'allemand (Autriche)

par Éric Dortu

 

Fruits du néant

 

Traduit de l'allemand (Autriche)

par Ruth Orthmann et Alexandre Plank

 

 

 

Éditions THEATRALES

Maison Antoine Vitez

septembre 2016

 

 

 

 

 

Fruits du néant

(extraits)

 

 

 

 

Acte I

 

 

 

 

Scène 2

 

Le décor représente une ville détruite en pleine recontruction, située au pied d'une montagne.

 

 

(…)

 

SOPHIE. – Il faut que tu aies une discussion de fond avec Witte, et aussi au sujet de Foss. Il m'a fait savoir, tu n'es peut-être pas au courant – (avec réticence) le père de Foss est mort à l'asile, en proie à la folie.

 

GERT. – (avec force) Le mien a été déchiqueté par une bombe. Tu crois peut-être qu'il n'est pas mort en proie à la folie?

 

SOPHIE. – (effrayée) Viens là, Gert.

 

GERT. – (reste près de la porte de la terrasse.) Et toute la ville en contrebas : est-ce que sous nos yeux les pierres elles-mêmes n'étaient pas devenues folles? Moi en tout cas, derrière les jolies façades toutes neuves, je vois toujours les vieux immeubles éventrés et noirs. Des deux côtés de la rue ils sont là, comme les membres d'un cortège funèbre qui se serait immobilisé. Il est toujours là, avec les morts dans leurs cercueils, une marche funèbre vers l'avenir.

 

SOPHIE. – (va vers lui.) Arrête, par amour pour moi.

 

GERT. – C'est vrai, maintenant on recouvre les ruines d'enduit frais. Mais je ne les pleure pas seulement à cause de nos jeux de gamins déchaînés. On avait fait des rêves si beaux, on avait imaginé tant de choses qui allaient naître de cette désolation. Au milieu de toute cette destruction, il restait tant d'espoir. Maintenant, les ruines disparaissent petit à petit, et l'espoir avec.

 

 

(...)

Page 102

 

 

 

 

*

 

 

 

 

Acte III

 

 

 

 

Scène 10

 

Devant le portail d'une église. Sur les marches, agenouillée, Creszenz ; Gert allongé à côté d'elle. La ville est cachée par les nuages nocturnes.

 

 

GERT. – Prie tranquillement. Moi je te protège. Si quelqu'un ose te toucher –

 

CRESZENZ. – Qui ça, Gert?

 

GERT. – On ne sait jamais. Je lui saute à la gorge, comme un chien. C'est beau ici, en haut.

 

CRESZENZ. – Et encore plus de l'autre côté du portail, Gert.

 

GERT. – N'oublie pas : Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour.

 

CRESZENZ. – C'est fait. De l'autre côté du portail –

 

GERT. – Et aussi pour demain tant qu'à faire. Donne-nous demain notre pain de ce jour, nos herbes et nos racines. Et surtout : Pardonne-nous nos offenses –

 

CRESZENZ. – J'ai fait ça toute la journée.

 

GERT. – – comme nous pardonnons aussi. Car allez savoir si on ne commet pas une offense –

 

CRESZENZ. – ( lui caresse les cheveux.) À mon tour de parler.

 

GERT. – – uniquement après en avoir subi une?

 

CRESZENZ. – ( pose une main sur sa bouche.) De l'autre côté du portail, il y a une foule de cierges et de saints et tout est en or et en argent et chaleureux.

 

GERT. – Enlève ta main.

 

CRESZENZ. – À l'église de chez nous, il y avait plein de petits garçons sur le retable de l'autel, tous des anges, et parmi eux il y en avait un avec deux mains droites. Chaque fois que j'étais agenouillée devant, je n'arrivais pas à détourner mon regard de la main droite à son bras gauche.

 

GERT. – Chez les anges, tout est possible !

 

 

 

(...)

Pages 143-144

 

 

 

 

 

 

 

*

 

 

 

Fruits du néant

ou le Road-trip d'une jeunesse perdue

 

Présentation de la pièce par Ruth Orthmann et Alexandre Plank

(extraits)

 

 

 

Après un long exil en France et aux États-Unis, Bruckner revient en Allemagne pour la première fois en septembre 1947 et constate l'étendue des dégâts matériels et moraux de la seconde guerre mondiale. Écrite dans ce contexte entre 1949 et 1951, Fruits du néant fait écho à Maladie de la jeunesse, rédigée et située peu après la première guerre mondiale. Elle constitue le dernier volet de ce que Bruckner appelle « Jeunesse d'entre deux guerres », un ensemble de sept pièces.

 

(…)

 

Bruckner dépeint cette jeunesse dans un esprit critique : il dénonce explicitement l'influence qu'il juge néfaste du nihilisme sur les esprits. C'est ce qu'il écrit dans un article publié le 24 août 1951 dans le Hamburger Freie Presse : « Je crois que l'enjeu principal de la situation actuelle de la jeunesse allemande est la victoire sur le nihilisme. Il y a un an, lorsque j'ai pour la première fois repris contact avec la jeunesse allemande, des noms comme Ernst Jünger, Gottfried Benn, Franz Kafka, Elisabeth Langgässer étaient dominants. Ces écrivains certes importants nient chacun à sa manière le sens de la vie et il n'y a pas de doute qu'ils ont eu une influence négative sur la reconstruction spirituelle […] La jeunesse a besoin du peuple comme le peuple a besoin d'elle. L'évolution politique ne donne pas encore à la jeunesse la place qui lui revient dans la communauté et surtout nous ne paraissons pas encore avoir compris que c'est notre devoir à nous, les aînés, de confier à la jeunesse une mission réelle. »

L'intention programmatique de Bruckner suscite deux interrogations, l'une portant sur sa vision de la philosophie existentielle, l'autre sur la perception de l'état spirituel de la jeunesse allemande de l'après-guerre.

On peut se demander avec Francis Cros, auteur d'une thèse sur Bruckner, si Fruits du néant ne se rapprocherait pas paradoxalement de la philosophie de Camus, notamment en ce qui concerne la vision du suicide : «  A sa manière, le suicide résout l'absurde. Il l'entraîne dans le même sort. Mais je sais que pour se maintenir, l'absurde ne peut se résoudre. Il échappe au suicide, dans la mesure où il est en même temps conscience et refus de la mort. » (Albert Camus, Le mythe de Sisyphe). A la fin de Fruits du néant, les deux personnages de Gert et de Foss renoncent au suicide et décident de se livrer à la police, assumant ainsi leur acte et revendiquant leur liberté.

 

 

(...)

Pages 87-89

 

 

 

 

 

 

 

*

 

 

 

 

 

Ferdinand Bruckner,

un auteur de théâtre en prise avec son temps

 

Par Laurent Muhleisen

(extraits)

 

 

 

Theodor Tagger est né le 26 août 1891 à Sofia, d'un père autrichien d'origine juive, banquier et homme d'affaires, et d'une mère française, Claire Heintz, née à Constantinople, passionnée par les lettres et les arts. (…) La musique restera toute sa vie l'une de ses grandes passions. Il commence à écrire de la poésie dans le style de Hofmannsthal, Rilke ou George. Ses activités lyriques et musicales déplaisent fort à son père, qui le force à s'inscrire dans une grande école de commerce international à Berlin. Pour échapper à cet univers et fuir l'influence paternelle, Theodor fait de nombreux séjours à Vienne où il étudie la philologie et la littérature allemande à l'université.

(…)

C'est entre 1918 et 1920 que s'opère en lui la mutation qui transformera le poète et prosateur pour cercles aristocratiques d'initiés, l'auteur d'essais philosophico-littéraires, en champion d'un théâtre novateur, voire révolutionnaire, fondateur en partie du théâtre moderne allemand. Theodor Tagger disparaît progressivement pour laisser la place à Ferdinand Bruckner. Persuadé que le théâtre est un médium particulièrement adapté pour contribuer à une large réflexion sur la « culture de masse » en cette période de naissance de la démocratie parlementaire en Allemagne et en Autriche, il est d'abord dramaturge à Vienne, puis à Berlin, dès 1920. En 1922, avec sa femme Bettina Neuer, il fonde, dans la Hardenbergstrasse – près du Bahnhof Zoo – , le Renaissance- Theater, qui existe toujours.

(…)

Il est intéressant de noter que Theodor Tagger mit plus de deux ans à révéler publiquement qu'il se cachait sous le pseudonyme de Ferdinand Bruckner, sans doute pour ne pas biaiser la réception de ses pièces novatrices, mais aussi pour ménager un suspense artistique qui eut sa part dans l'énorme succès que remportèrent ses pièces dans les années vingt.

(…)

L'arrivée au pouvoir de Hitler va radicalement faire évoluer l'oeuvre de Tagger/Bruckner d'un « germanisme critique » à un « humanisme engagé ». Il choisit l'émigration dès la fin février 1933. (…) Cet engagement dans un humanisme militant antifasciste marquera ses oeuvres écrites en exil, en Autriche, en France, en Suisse et finalement aux États-Unis, où il séjournera à partir de 1936 (…).

 

(…)

Pour terminer cette présentation, je voudrais citer un extrait de la thèse de Francis Cros, Tagger/Bruckner, ambiguïtés modernistes et humanisme militant (Nancy, 1984), source principale des informations contenues dans ce texte.

 

« Même chez le praticien du théâtre, les problèmes de la scène s'intègrent au complexe plus vaste de l'existence et de la vie politique, culturelle de l'époque. Tagger/Bruckner est avant tout un « intellectuel » qui a réfléchi, sa vie durant, sur le monde allemand, sur l'univers humain, sur l'histoire et l'actualité, angoissante parfois, d'un siècle troublé. Il se passionna non seulement pour la scène, mais aussi pour les problèmes de la guerre et de la paix, de l'organisation politique et sociale de son pays et de l'Europe, pour le sort de la jeunesse contemporaine, son manque d'idéal et ses nostalgies éternelles. »

 

Theodor Tagger/Ferdinand Bruckner est mort à Berlin le 5 décembre 1958, d'une pneumonie.

 

 

 

Juin 2011

Pages 163-167

 

 

Le Renaissance-Theater Berlin

Le Renaissance-Theater Berlin

Ci-dessus, et -dessous : l'Akademie der Künste, à Berlin, où j'accompagnais mon père lors de ses - nombreuses - recherches...

Ci-dessus, et -dessous : l'Akademie der Künste, à Berlin, où j'accompagnais mon père lors de ses - nombreuses - recherches...

Fruits du néant - Ferdinand Bruckner
Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Ferdinand Bruckner, #Theodor Tagger, #Littérature de langue allemande, #Théâtre

Partager cet article

Repost 0