Le bâtiment de pierre - Asli Erdogan

 

 

 

 

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Le bâtiment de pierre

 

Asli Erdogan

 

Récit traduit du turc par Jean Descat

 

Editions Actes Sud

Janvier 2013

 

 

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LE COEUR DU LABYRINTHE

 

 

 

 

 

 

En cheminant dans les méandres déserts du bâtiment de pierre, au long des couloirs secrets enfouis dans une pénombre bleutée, en franchissant des portes qui s'ouvrent et se referment promptement, sans retour possible, comme des tourniquets, tu atteins le coeur du labyrinthe. Un coeur vaste, bien réel, dur comme un coup de poing... C'est une salle vide, froide, blanche comme une pierre tombale, semblable à toutes les salles verrouillées de ta mémoire. Lieu d'où provient la voix que tu entends, qui te parle et t'appelle désespérément. Lieu où te conduit cette mélodie, compagne de ta solitude, faite du murmure du vent dans les coquillages marins et où se mêlent le bruit des gouttes frappant l'eau et le sifflotement des matelots, les battements d'ailes et les chansons d'adieu... Sur les chemins de la terre, tu as laissé derrière toi bien des nuits et des aurores, bien des vies ; tantôt, débordant d'enthousiasme, tu intégrais tout à ton destin, tantôt, épuisé, tu te coulais dans le destin de tout ce qui se dressait devant toi et tu es arrivé ici. Dans la dernière salle sans pilier, sans ornement, sans écho, totalement muette... Envoyé par le sphinx, venu des profondeurs abyssales de l'homme, tu as atteint le coeur excavé du labyrinthe, qui va t'emprunter ta voix... A ce coeur qui bat pour toutes les choses disparues ou non encore créées, perdues ou vouées à leur perte... Dans le silence de cette salle, tu pourras rester éternellement muet et attendre au chevet des défunts. Tu pourras faire ta plus authentique prière, tes plus sincères aveux et verser sans te gêner les larmes qui se sont accumulées en toi. Tu resteras dans cette salle devenue ton propre reflet, tu reviendras en arrière et tu attendras. Ici, tu ne t'exprimeras qu'avec les mots du sang, tu crieras, tu t'insurgeras, tu appelleras désespérément. Personne ne viendra. Le bourreau et toi, la victime, demeurerez en tête à tête, vous blottirez l'un contre l'autre pour vous réchauffer et, au lieu de scruter les lointains, vous vous regarderez dans les yeux. Vos larmes se mêleront, en ruisselant elles atteindront le sol et feront leur nid au sein de la terre. Après avoir fait neuf fois le tour du monde des vivants, elles se perdront dans l'invisible.

 

 

La dernière fois que je l'ai vu, sa tête était tombée lourdement en avant. Ses cheveux cachaient son front et ses yeux. Ce que je craignais le plus, en cet instant, c'était qu'il ne lève les yeux sur moi et ne me regarde... Mais en même temps, c'était ce que je désirais le plus, qu'il me regarde, qu'il me voie, qu'il me murmure un mot. Qu'il m'adresse un signe, un reproche, un adieu... Il n'en fit rien. C'est ainsi qu'il m'a laissé ses yeux. Parce qu'il n'avait personne à me laisser.

 

 

 

 

 

 

 

Extrait, pages 53/54

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Asli Erdogan

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