La Nuit

La Nuit

 

 

Fragment 25 (57)

 

 

 

Hyppolyte, Réfutation de toutes les hérésies, IX, 10, 2 (p. 243 Wendland) :

 

 

Le maître des plus nombreux, Hésiode. Celui-ci, ils croient fermement qu'il sait le plus de choses, lui qui ne connaissait pas le jour et la nuit : car ils sont un.

 

 

 

 

 

 

Les plus nombreux placent au sommet de la hiérarchie de ceux qui l'emportent par le savoir celui qui sait le plus grand nombre de choses. Ils se laissent instruire par lui dès lors qu'il peut leur apporter le plus de connaissances. Savoir, pour eux, c'est savoir beaucoup, le maître étant celui qui sait beaucoup plus. Ainsi le nombre admire-t-il le nombre : les nombreux s'admirent d'être si nombreux, ils aiment se sentir en foule – « en nombre »; ils admirent celui qui cumule des savoirs nombreux, le puits de science. Leur idéal : Hésiode, à l'heure où l'instituteur des Grecs était le poète. Le nombre, partout, reconnaît le nombre, ne reconnaît que le nombre, et donc ne reconnaît pas la vraie culture (en intensité) – mais seulement la culture en extension. Pythagore, philosophe du nombre, était homme de « grande » culture, en ce sens-là. Une est la triple hostilité d'Héraclite : aux nombreux, au nombre, à Pythagore.

Mais Hésiode, qui sait tant de choses, et qui enfanta qui, dans des temps immémoriaux, ne sait pas ce qui est tout près de nous, ce qui s'offre immédiatement chaque jour – ou chaque jour nuit. Unissant les choses par l'accouplement ou la génération, il ne sait pas unir de la bonne façon. Il conçoit la Nuit à part du Jour, et même il la conçoit enfantant seule, sans lui ni personne (Théorg., 213), et alors, paradoxalement, donnant le « jour » – mais quel étrange « jour » ! – à toute la lignée des aspects sombres du monde. Or, il est vrai, certes, que la nuit et le jour ne sont pas en même temps, mais l'un après l'autre : quand il n'y a plus de jour alors c'est la nuit, et quand il ne fait plus nuit alors il fait jour. Le jour et la nuit sont des contraires successifs qui, à eux deux, se partagent le temps en sa durée. La présence de l'un est absence de l'autre, la présence de celui-ci, absence du premier. Et cela, peut-on dire qu'Hésiode ne l'ait pas vu? Il parle d'une « demeure de la nuit », devant laquelle « Nuit et Lumière du Jour se rencontrent et se saluent » : « L'une va descendre et rentrer à l'heure même où l'autre sort » (v.750, trad. Mazon). Il a donc reconnu en « Jour » et « Nuit » des contraires dont l'opposition fait le mouvement alternatif. Ce qui lui manque : la pensée du lien. Il ne connaît ni « Jour » ni « Nuit », car il ne voit pas qu'on ne sait ce qu'est le Jour qu'en sachant ce qu'est la Nuit, on ne sait ce qu'est la Nuit qu'en sachant ce qu'est le Jour. Il ne connaît ni l'un ni l'autre car il veut connaître l'un sans connaître l'autre. Il ne voit pas qu'on ne connaît chacun d'eux qu'en les connaissant ensemble. Il parle le langage commun qui désunit les contraires pour les associer ensuite d'une manière extérieure (par exemple, par le lien généalogique) ou les faire « se rencontrer » (v. 748), et non le discours vrai, le logos, qui, sans doute, sépare les contraires, mais au sein de l'unité qu'ils sont, et qui fait deux en un.

 

 

 

 

Pages 102/103

 

Le Jour, Chapelle des Médicis, La Nuit - Le Jour, Michel Ange, héliogravure originale sur papier d'art. Anonyme. 1920, copyright : La Galerie Napoléon - www.galerie-napoleon.com -

Le Jour, Chapelle des Médicis, La Nuit - Le Jour, Michel Ange, héliogravure originale sur papier d'art. Anonyme. 1920, copyright : La Galerie Napoléon - www.galerie-napoleon.com -

 

 

 

Héraclite

 

FRAGMENTS

 

Introduction par Marcel Conche

Collection Epimethée, Editions puf,

2011

 

 

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Philosophie, #Héraclite

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