Nicolas Poussin, "L'inspiration du poète" - détail -, 1629/1630, Musée du Louvre, Paris.

Nicolas Poussin, "L'inspiration du poète" - détail -, 1629/1630, Musée du Louvre, Paris.

 

 

 

 

Extraits de

 

La parole

 

in

 

Acheminement vers la parole

 

Martin Heidegger

 

Tel/Gallimard, février 2014,

 

Traduit de l'allemand par

Jean Beaufret,

Wolfgang Brokmeir

et François Fédier

 

 

 

 

 

(...)

 

La parole est parlante. Qu'en est-il de son parler? Où trouver un tel parler? Ne sera-ce pas là où a été parlé? Là en effet parler s'est accompli. Où a été parlé, parler ne cesse pas. Où a été parlé, parler reste à l'abri. Où a été parlé, la parole rassemble la manière dont elle continue de se déployer, et cela qui continue de se déployer à partir d'elle – le perpétuel de son déploiement : son être. Mais ordinairement et trop souvent ce qui a été parlé ne nous rencontre que comme ce qu'il y a de passé (d'écoulé) dans une parole.

Si par conséquent il nous faut chercher le parlé de la parole où a été parlé, nous ferons bien, au lieu de prendre au hasard n'importe quel parlé, au contraire de trouver quelque chose où soit purement parlé. Le parlé à l'état pur est tel qu'en lui la perfection de parler – celle qui sied au parlé – de par elle-même devient achèvement en initial. Le parlé à l'état pur est le Poème. Laissons pour l'instant cette affirmation à sa nudité. Nous en avons le droit, à condition de réussir à entendre, dans un poème, du parlé à l'état pur. Mais à quel poème demanderons-nous de s'adresser à nous? Ici nous sommes réduits au choix – il est pourtant préservé de l'arbitraire. Par quoi? Par cela qui déjà se pense et se destine à nous comme propre déploiement de la parole aussitôt que nous pensons en suivant comment parle la parole elle-même. Suivant ce lien, choisissons comme parlé à l'état pur un poème qui plus que d'autres peut, dans nos premiers pas, nous aider à éprouver ce qui, dans le lien au déploiement propre de la parole, lie et relie. Ecoutons ce parlé. Le poème porte le titre :

 

 

 

 

Un soir d'hiver

 

 

 

 

Quand il neige à la fenêtre,

Que longuement sonne la cloche du soir,

Pour beaucoup la table est mise

Et la maison est bien pourvue.

 

 

Plus d'un qui est en voyage

Arrive à la porte sur d'obscurs sentiers.

D'or fleurit l'arbre des grâces

Né de la terre et de sa sève fraîche.

 

 

Voyageur entre paisiblement ;

La douleur pétrifia le seuil.

Là resplendit en clarté pure

Sur la table pain et vin.

 

 

 

 

 

Les deux derniers vers de la seconde strophe et la troisième strophe disent dans la première version ( lettre à Karl Kraus du 13 décembre 1913) :

 

 

 

Sa blessure pleine de grâces

Soigne la douce force de l'amour.

 

 

O simple tourment de l'être humain.

Qui, muet, a lutté avec des anges,

Languit, vaincu par la douleur sacrée,

Sans bruit, après pain et vin de Dieu.

 

 

 

 

(Cf. la nouvelle édition suisse des Poésies de Georg Trakl, par Kurt Horwitz, 1946.)

 

 

Ce poème est de Georg Trakl. Qu'il en soit l'auteur n'a pas d'importance ; aussi bien ici que partout où un poème est superbement réussi. La grande réussite supporte même que puissent être reniés personne et nom du poète.

Le poème est formé de trois strophes. Leur mètre et leur versification peuvent être exactement déterminés d'après les shémas de la métrique et de la poétique. Le contenu du poème est intelligible. Pas un mot qui, pris à part, serait inconnu ou difficile. A vrai dire, il y a bien quelques vers qui sonnent étrangement ; ainsi le troisième et le quatrième de la seconde strophe :

 

D'or fleurit l'arbre des grâces

Né de la terre et de sa sève fraîche.

 

De même, le deuxième vers de la troisième strophe peut surprendre :

 

La douleur pétrifia le seuil.

 

Mais les vers que nous soulignons ainsi frappent par la singulière beauté des images. Cette beauté augmente l'attrait du poème et renforce la perfection esthétique de cette oeuvre d'art.

Le poème décrit un soir d'hiver. La première strophe montre ce qui se passe au-dehors : la neige tombe, la cloche du soir sonne. Ce qui est au-dehors va jusqu'à effleurer l'intérieur de la demeure humaine. La neige tombe à la fenêtre. La cloche se fait entendre jusque dans chaque maison. A l'intérieur, tout est bien disposé et la table est mise.

La seconde strophe fait naître un contraste. Distincts de tous ceux qui sont attablés chez eux, quelques uns voyagent, étrangers, sur d'obscurs sentiers. Pourtant, de tels sentiers – peut-être sont-ils des chemins pénibles – mènent parfois à la porte d'une maison qui les abrite. Cela n'est toutefois pas expressément décrit. Le poème nomme plutôt ici : l'arbre des grâces.

La troisième strophe invite le voyageur à venir de l'obscur dehors et à pénétrer dans la clarté. La maison de chacun et la table des repas quotidiens sont devenues Maison de Dieu et Sainte Table.

On pourrait analyser encore plus en détail le contenu du poème, cerner plus exactement sa forme ; procédant ainsi, nous resterions cependant tout à fait prisonniers de la représentation qui, depuis des millénaires, est de mise pour la parole. D'après cette représentation, la parole est l'expression, par l'homme, de mouvements psychiques internes et de la vision du monde qui les régit. La contrainte que cette représentation fait peser sur la parole peut-elle être brisée? Pourquoi doit-elle être brisée? La parole elle-même n'est pas plus expression qu'elle n'est une activité de l'homme. La parole est parlante. Nous cherchons à présent le parler de la parole dans le poème. Ainsi donc ce qui est cherché doit être dans le poétique de la parole parlée (3).

Un soir d'hiver, tel est le titre du poème. De ce poème, nous attendons la description d'un soir d'hiver comme c'est en réalité. Mais le poème ne représente pas un soir d'hiver ayant lieu quelque part et à tel moment. Il ne veut ni simplement décrire un soir d'hiver préexistant, ni donner à un soir d'hiver qui n'a pas lieu l'apparence d'être là, en nous en procurant l'impression. (…) Ecrivant son poème, le poète imagine quelque chose qui peut être, il en figure la présence. Devenu poème, le poème évoque en nous l'image de ce qui a été ainsi figuré. Dans la parole du poème, c'est l'imagination poétique qui ressort. Dans le poème, ce qui est parlé, c'est ce qui, prenant issue de lui, est prononcé par le poète. Ce qui est ainsi prononcé parle dans la mesure où il énonce son contenu. La parole du poème, à plus d'un titre, parle dans un mouvement d'extériorisation. Décidément, la parole s'avère bien être expression. Mais ce qui est à présent avéré prend le contre-pied de notre point de départ : la parole est parlante – si du moins nous admettons que parler, dans sa vérité, ne soit pas exprimer.

Même quand nous tentons de comprendre le parlé du poème à partir du dire poétique, le parlé se montre toujours et exclusivement – sous quelle contrainte? – comme parole qui prononce et énonce. La parole est expression. Pourquoi n'en prenons-nous pas notre parti? Parce que ce qu'il y a de juste, ce qu'il y a d'usuel dans cette représentation de la parole ne suffisent pas pour qu'on puisse fonder sur eux la situation de la parole en sa manière d'être à elle. Comment prendrons-nous mesure de cette insuffisance? (…)

La parole est parlante. Cela veut dire aussi et d'abord : la parole parle. La parole? Et non l'homme? Ce qu'exige à présent de nous notre leitmotiv, n'est-ce pas encore plus insoutenable? Voulons-nous aussi nier que l'homme soit l'être qui parle? Nullement. Nous le nions aussi peu que nous ne nions la possibilité de ranger les phénomènes linguistiques sous la rubrique de l' « expression ». Et cependant nous demandons : dans quelle exacte mesure l'homme parle-t-il? Nous demandons : qu'est que parler?

 

Quand il neige à la fenêtre,

Que longuement sonne la cloche du soir,

 

Ce parler nomme la neige ; tard, le jour s'évanouissant, alors que sonne la cloche du soir, ses flocons tombent sans bruit contre la fenêtre. Quand il neige ainsi, tout ce qui remplit le temps dure plus longtemps. C'est pourquoi la cloche, qui jour après jour fait retentir la sévère limitation de son temps, sonne alors longuement. Le parler nomme le temps du soir d'hiver. Ce « nommer », quel est-il? Ne fait-il qu'affubler de mots des objets et événements connus et représentables – neige, cloche, fenêtre ; tomber, sonner? Non. Nommer, ce n'est pas distribuer des qualificatifs, employer des mots. Nommer, c'est appeler par le nom. Nommer est appel. L'appel rend ce qu'il appelle plus proche. Sans doute, cet approchement ne fait-il pas venir ce qui est appelé pour le déposer au plus proche dans le cercle du déjà présent et l'y mettre en sécurité. L'appel appelle bien pourtant à venir. Ainsi mène-t-il à une proximité la présence de ce qui auparavant n'était pas appelé. Mais, appelant à venir, l'appel a d'avance fait appel à ce qui appelle. Dans quelle direction? Au loin, là où séjourne, encore absent, l'appelé.

L'appel à venir appelle à une proximité. Mais l'appel n'arrache pourtant pas ce qu'il appelle au lointain ; par l'appel qui va vers lui, ce qui est appelé demeure maintenu au loin. L'appel appelle en lui-même, et ainsi toujours s'en va et s'en vient ; appel à venir dans la présence – appel à aller dans l'absence. La neige qui tombe et la cloche du soir qui sonne : maintenant, ici, dans le poème, les voilà qui sont adressés à nous dans une parole. Ils viennent en présence dans l'appel. Pourtant ils ne viennent aucunement prendre place parmi ce qui est là, ici et maintenant, dans cette salle. Quelle présence est plus haute, celle de ce qui s'étend sous nos yeux, ou bien celle de ce qui est appelé?

 

Pour beaucoup la table est mise

Et la maison est bien pourvue.

 

Ces deux vers parlent comme le feraient des énoncés, comme s'ils constataient un quelconque état de choses. Tel semble le ton du « est » catégorique. Et pourtant il parle en appelant. Les vers portent la table mise et la maison bien pourvue dans cette présence qui est maintenue face à l'absence.

Qu'appelle cette première strophe? Elle appelle des choses, leur dit de venir. Où? Non pas de venir comme présentes parmi ce qui déjà est présent ; comme si la table que nomme le poème avait à prendre place au milieu des rangées de sièges que vous occupez. Il y a, dans l'appel même, un site qui est non moins appelé. C'est le site pour la venue des choses, présence logée au coeur de l'absence. C'est à une telle venue que l'appel qui les nomme dit aux choses de venir. Il le leur dit en une invite. L'invite convie les choses à se tourner, en tant que choses, vers les hommes, pour être ce qui les regarde. La neige tombante porte les hommes sous le ciel qui entre dans l'obscurité de la nuit. Le son de la cloche du soir les porte comme mortels face au divin. La maison et la table lient les mortels à la terre. Ainsi venues en appel, toutes ces choses rassemblant auprès d'elles le ciel et la terre, les mortels et les dieux. Les Quatre sont, dans une originale unité, mutuellement les uns aux autres. Les choses laissent auprès d'elles séjourner le Cadre des Quatre (4). Laisser ainsi séjourner en rassemblant, tel est l'être-chose des choses (das Dingen der Dinge). Ce cadre uni de Ciel et Terre, Mortels et Divins, ce cadre qui est mis en demeure dans le déploiement jusqu'à elles-mêmes des choses, nous l'appelons le « monde ». Lors de leur nomination, les choses nommées sont appelées et convoquées dans leur être de choses. En tant qu'elles sont ces choses, elles ouvrent à son déploiement un monde au sein duquel chacune trouve séjour et où toutes sont ainsi les choses de chaque jour. Les choses, en même temps qu'elles déploient leur être de choses, mettent au monde (5). La vieille langue allemande nomme ce « mettre au monde » : bern, bären, d'où viennent les mots gebären (être en gestation, enfanter) et Gebärde (le geste, les gestes, la contenance). Déployant leur être de choses, les choses sont les choses. Déployant leur être de choses, elles portent un monde à sa figure.

La première strophe appelle les choses à leur être de choses, elle leur dit de venir. L'injonction qui appelle des choses les appellent pour qu'elles approchent, les invite au plus proche ; en même temps, l'appel s'élance jusqu'aux choses, les confie au monde, depuis lequel elles font apparition. C'est pourquoi la première strophe ne nomme pas que des choses. Elle nomme en même temps le monde. Elle en appelle ceux qui sont le nombre : « Pour beaucoup... » ; ceux-là, en tant que mortels, appartiennent au cadre du monde. Les choses pourvoient d'elles-mêmes les mortels (6). Cela veut dire à présent : les choses, en leur temps, rendent visite aux mortels, et dans cette visite, proprement, il y a monde. La parole de la première strophe parle en invitant les choses à venir.

La seconde strophe, c'est d'une autre façon qu'elle parle. A la vérité, elle aussi invite à venir. Mais son appel commence en appelant et nommant les mortels :

 

Plus d'un qui est en voyage...

 

 

 

 

 

 

pages 18/25

 

***

 

 

(3)  « Où a été parlé » traduit das Gesprochene. Ce mot allemand est un substantif neutre, formé à partir du participe passé gesprochen (parlé). L'allemand a la particularité de construire les formes « passées » en faisant précéder le radical du préfixe ge-. Ce préfixe, nous apprennent les philologues, dérive d'une préposition disparue, dont le sens était : « ensemble-avec » . Ge-sprochen veut donc dire (si nous prenons le mot au mot) : ce qui se rassemble une fois qu'une parole a été parlée. On peut noter que ce rassemblement sur soi n'est autre que ce que dit le mot grec pour la parole : λόγος

 

(4) Cadre. Il serait bon d'entendre ce mot depuis son origine : quadrum, où parle le mot « quatre ». Heidegger emploie un mot beaucoup plus parlant : das Geviert, où s'entend, bien sûr, « quatre » – mais où les quatre, d'emblée, sont rassemblés sur ce qui les tient ensemble (Ge-). La traduction, se fiant à l'esprit du français, suppose que le Cadre est à ce point un qu'il rassemble en lui les quatre jusqu'à les faire oublier.

 

(5) Le verbe allemand est austragen, qui signifie : porter jusqu'au bout, supporter dans toute son ampleur – et en particulier : porter à terme. C'est bien le sens du mot français gestation (qui vient du latin gerere, porter, prendre sur soi).

Mais en traduisant austragen par « mettre au monde », il s'agit avant tout d'entendre cette locution en ce qu'elle dit : il y a mise au monde avec le déploiement même des choses en tant que telles. Pensons analogiquement : l'enfant qui vient au monde n'y entre pas comme dans un contenant. Nulle relation, ici, entre une « cause » et un « effet ». Il faudrait arriver à entendre « mise au monde » comme la mise en jeu ou, éminemment, c'est le monde lui-même qui apparaît – tout au bout, à l'extrême terme d'une portée qui n'est autre que l'être des choses.

 

(6) La phrase originale dit : Die Dingen be-dingen die Sterblichen. Heidegger, qui écoute parler sa langue, entend le verbe bedingen dire non pas : « conditionner » (voir page 218), mais be-dingen : où le be- parle comme dans be-stimmen (doter du ton propre à une détermination donnée), be-gründen (donner le fondement), be-fremden (plonger dans l'étrangeté). Be-dingen, ainsi entendu, veut dire : doter de choses.

(...)

 

 

 

 

***

 

 

 

Suite du déploiement de cette parole, demain, d'ici quelques jours, en son « Acheminement vers la parole – Heidegger - II ».

 

 

 

Martin Heidegger

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