Jean-Luc Lagarce - Quichotte  (Livret d'opéra)

 

 

3

 

Dans ce coin reculé

 

 

TOBOSO.

Ici, dans ce coin reculé, il n'y a jamais personne

Nous sommes en dehors de tout,

Quelques voyageurs, l'été,

Et les camions qui filent vers le nord

Le motel est fermé, à la morte-saison,

Et le restaurant sert aux ouvriers,

Lorsqu'il y a des travaux.

J'ai toujours vécu là,

J'y suis née,

Mon père, ma mère avant moi

Et il est probable,

Je sais cela,

Il est probable que j'y mourrai.

Je vis sans homme, je suis une femme seule

Je ne dors avec personne,

Les autres peuvent se moquer de moi.

 

Un type m'a promis,

C'était il y a pas mal d'années,

Pas mal,

Un type m'a promis,

Evidemment, je l'ai cru,

Un type m'a promis de venir me chercher,

Et je l'ai attendu,

J'ai passé mon temps, toutes ces années,

A attendre, à l'espérer.

Rien d'autre.

Nous visiterons le Monde,

Nous irons partout, je serai avec lui,

Il me racontera des histoires,

Je les croirai, il me tiendra la main

Je n'aurai plus jamais peur.

Plus jamais.

J'ai fait marcher le restaurant, et repeindre la station-

service

J'ai engagé deux employés, j'ai mis une enseigne

électrique

Un juke-box et des flippers automatiques.

Mais je ne pouvais pas l'ignorer,

Cela ne servait en rien,

Ce n'est pas ce que je voulais,

Ma vie, ce n'est pas ça.

Je passe mes nuits dans la solitude.

J'attends un homme qui ne vient pas.

Je n'ai jamais rien su,

On m'a oubliée,

Et il est probable,

Je sais cela,

Il est probable que c'est ainsi que je finirai.

 

Un jour peut-être le type reviendra,

"Quichotte de Cervantès",

Mais il sera trop tard.

Il voudra que je le suive, il voudra m'emporter

J'aurai quarante-huit ans,

La fatigue et la lassitude,

Je ne voudrai plus, ou il ne m'aimera pas

Un jour, je ne cesse d'espérer,

Sur le parking devant le restaurant,

Une voiture s'arrêtera,

Aussitôt je le reconnaîtrai,

Mais il sera trop tard,

Terminé.

Il ne m'aimera plus ou je ne voudrai pas.

Je ne devrais plus attendre,

Cela fait trop mal, trop de souffrances,

Ma vie ne doit pas être ça.

 

 

(...)

Pages 15-17

 

 

Jean-Luc Lagarce - Quichotte  (Livret d'opéra)

 

 

12

 

Les aventures

 

(...)

 

 

LA CHANTEUSE.

Quichotte avait trop lu de livres,

Sancho était bien souvent ivre.

Ils confondaient les choses et les gens,

Les guerriers ennemis et le vent,

Les femmes de chambre et les princesses,

Rire ou la détresse.

Ils vivent dans leurs songes,

Préférer les mensonges, rien que les mensonges.

 

 

(...)

Page 29

 

 

Jean-Luc Lagarce - Quichotte  (Livret d'opéra)

 

 

18

 

La vantardise

 

(...)

 

LA CHANTEUSE.

Parlez-moi encore,

Presque rien,

Je n'ai pas peur,

C'est bien, je ne dis rien,

Je n'ai pas peur,

Parlez-moi encore,

Et racontez-moi l'histoire,

Ce départ !

J'ai toujours aimé les histoires !

Nous ne savions plus,

Nous ne l'avons peut-être jamais su,

Nous ne savions plus où vous étiez partis,

Disparus, disparus,

Nous ne savions plus dans quel récit,

Quelles aventures, quelles folies...

 

 

QUICHOTTE.

Il n'y a pas d'aventures,

Seulement les gens,

Des rencontres,

Pas d'aventures, seulement les gens au bout du

compte.

Il n'y a rien à dire,

A lire,

Rien à lire,

Nous ne sommes pas un livre,

Nous n'avons jamais su,

Pas un livre, non jamais plus,

Pas une histoire, vous qui aimiez tant les histoires

Pas même une histoire : à quoi bon ?

Nous sommes là ce soir.

Finissons, oui, finissons.

 

 

Page 42

 

 

 

 

 

Suivrons des extraits de :

Les égarements du coeur et de l'esprit

et de Journal 1990-1995

 

 

 

Deux textes de Jean-Luc Lagarce, avec l'acteur Jean-Charles Mouveaux

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Théâtre, #Jean-Luc Lagarce, #Quichotte

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