AMOUR - 8 - 9 - 10 - CHRISTOPHE TARKOS

 

 

 

 

AMOUR

 

 

 

8

 

Comme je t'aime, comme je t'aime, dieu seul sait combien je t'aime, loin de toi, je t'aime d'un amour si fort, de toute mon âme, je t'aime plus que tout, loin de toi, dieu seul sait combien je t'aime, l'éloignement est une douleur, car mon amour est si fort et tu ne le sais pas et je t'aime encore et encore, tu ne sais pas que je t'aime, et je t'aime de toutes mes forces et de toute mon âme et je prie dieu de t'aimer, de t'aimer, toi qui ne le sais pas, je t'aime tant, qui te le dira, je t'aime plus que ma vie, plus que l'éloignement, et dieu seul sait combien je t'aime, je t'en aime encore et encore toi qui es si loin de moi, je t'aime d'un amour si entier.

 

 

 

 

9

 

Je ne t'aime pas mais je t'aimais, je ne t'aime pas, pourtant je t'aimais beaucoup, tu ne t'aimes pas, tu m'aimais beaucoup, je ne t'aime pas, pourtant, tout mon amour était pour toi, tant je t'aimais, à ce moment-là, je t'aimais tant que, et toi tu m'aimais, nous nous aimions ensemble en vrai, j'aimais être tous les jours avec toi, être avec toi, j'ai aimé t'accompagner, te suivre, te voir, te respirer tous les jours, c'était avec un amour total que je t'aimais, j'étais en amour totalement avec toi, je ne t'aime pas, je ne t'aime pas, je ne t'aime pas, tu étais mon seul amour, je t'aimais de tout mon coeur, tu m'aimais et je t'aimais beaucoup.

 

 

 

 

10

 

Je ne me suis pas fait une tête de toi, tu as toute la rondeur, toute la tête et toute la beauté. Tu as ta tête, tes yeux de perles, de perles à perler, je ne te connais pas, je te regarde, tu es la perle et je te baise. Nous prenons une main, nous débutons, nous voyons, nous approchons, nous invitons. Et je suce tes yeux et je ne te connais pas. Tu as toute ta rondeur, je ne te connais pas, je te connais, je te baise. Nous transmettons, je te aime de front. Nous nous sommes, par mégarde, cogné le front, nous baisions. Je te tiens pour tes rondeurs, pour tes chaleurs, pour tes peurs, je t'estime. Je ne me suis pas fait un rond de toi, tu as toute ta rondeur et toute ta tête, je ne sais pas pourquoi, tu chauffes. Nous avons, par mégarde, fabriqué de la chaleur. Tu es le soleil, la rondeur, tu m'es inconnue, tu es le, tu as des yeux. Je suce tes yeux, tu as toute ta tête, je chauffe. Je ne te prends pas la tête, tu as toutes les rondeurs, je ne te connais pas, je te connais, je te baise. Tout est chaud et je ne te comprends pas, et je te prends, et je te baise, et tes yeux ne sont pas plus ronds.

SOMPTUEUX

 

 

 

 

AMOUR - 8 - 9 - 10 - CHRISTOPHE TARKOS

 

 

 

Christophe Tarkos,

AMOUR 8 - 9 - 10in OUI,

in Ecrits poétiques, éditions P.O.L.,

novembre 2008, page 226-227.

 

 

*

 

 

 

 

 

 

Extrait

(fin)

de la préface

par

 

Christian Prigent

 

(Février 2008)

 

***

 

Sokrat à Patmo

 

***

 

 

(...)

 

Ce que ça me dit

 

 

 

 

 

   Nul n'écrit qui ne se fixe ce défi: inventer des formes chargées de significations mais dont le dynamisme emporte les significations dans des portées sonores et rythmiques dont l'in-signifiance condense le sens même du geste d'écrire -- au point que ce geste nous donne la sensation qu'avec lui nous touchons à quelque chose qui serait du "réel". Pourtant, il n'y a de "réel" qu'en tant qu'intouchable par le doigt du symbolique -- qui ne se constitue, symétriquement, que d'être cet index. Il faut pas mal de dextérité pour risquer ce toucher paradoxal et beaucoup d'obstination maïeutique pour en faire naître de la beauté. L'anagrammatique Sokrat que fut Tarkos disposait à coup sûr de ces dons. Peu de poètes auront su mieux que lui nous introduire à la fois au malaise de la langue infidèle qui passe comme une lame entre le monde et nous, à la fois au pouvoir souverain qu'a la même langue d'aérer l'opacité d'un monde comblé de choses à vendre, d'images chromos, de corps lourds, de pensées soumises, d'âmes angoissées. Ce pouvoir qui revient sans cesse inquiéter l'idylle ahurie entre choses et langues, ça s'appelle peut-être poésie. A l'extrême fin du XXe siècle, le défi poétique aura d'évidence trouvé, avec Christophe Tarkos, un poète digne de relever son gant.

 

 

Page 22-23   

 

 

 

Film de Katalin Molnar réalisé par David Christoffel, à l'occasion de la sortie des "Ecrits poétiques" de Christophe Tarkos - POL, 2008 - , premier livre posthume, établi par Katalin Molnar et Valérie Tarkos. Avec des extraits de "Processe" lus par Valérie Philippin et des extraits de la pièce "Le cri de l'oie" mise en scène par Thierry Poquet - Théâtre National de Valenciennes, 2008 -

Christian Prigent, "Inventer" : où Christian Prigent tente de répondre à la question du renouvellement des formes, à l'occasion de la parution aux éditions P.O.L de son livre "La Langue et ses monstres", à Paris le 7 novembre 2014

Christian Prigent, "le travail de la langue" : où Christian Prigent parle du travail de la langue à l'oeuvre dans son livre, "Les Enfances chino" aux éditions P.O.L, à Paris le 7 mars 2013

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Christophe Tarkos, #Amour, #Christian Prigent

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