Poème d'amour désespéré - Silvina Ocampo

 

 

 

 

POEME D'AMOUR DESESPERE

 

 

 

 

 

Tous, tous les soirs, avec leurs phases

cérémonieuses et hallucinantes,

avec leurs règnes de nuages ingénieux,

sont loin de ta présence, mensongers

et présomptueux et atroces.

 

 

Je les ai vus avec peine, mais attentivement, 

comme l'on voit sur les toiles entassées

et mal peintes des galeries,

les guirlandes, les fruits et le plateau

aux fleurs de nacre.

 

 

Je les ai vus dans la paix circulaire des parcs

où les arbres scrupuleux

hissent leurs feuillages aventureux,

dissimulant dans les murs des maisons

des balcons ténébreux.

 

 

En vain les ai-je vus et trop

à travers le cristal empourpré

des fenêtres, ou dans un jardin

à l'abandon, oublié entre les grilles

comme un enfant perdu ;

 

 

sous les platanes dorés,

je les ai vus aspirer dans l'arôme pur

du feuillage cette insolite amertume

que doivent ressentir les expatriés

avec la même détresse.

 

 

Lorsque les vents dressent leurs murailles

nocturnes sur l'eau bleue de la mer,

je les ai vus en vain illuminer

de leurs longues splendeurs l'arène

sublunaire des plages ;

 

 

je les ai vus dans l'écume aérienne,

sur les falaises où ils veillent,

dans les pierres, oiseaux dont le vol

révèle la mer, l'air et le ciel

faits de plumes frissonnantes.

 

 

Alors que je me demandais où tu errais

en contemplant les mêmes éblouissantes

et suppliantes vertus du soir,

des lointains défendus m'offraient

leurs diamants rutilants.

 

 

Je les ai vus dans les ciels impérissables d'or

où les nuages pendaient comme des franges

pourpres entre les rochers ou dans les creux,

où naît en reflets mémorables

la voix soeur de l'écho.

 

 

Les Cupidons, les lions, les sirènes,

de leurs hauts frontispices roses,

donnèrent à mes peines des contours de rêves

dans les moulures des édifices

que je crus entrevoir.

 

 

Je pourrais un par un dessiner

leurs volutes de fumée alambiquées,

en longs faubourgs éclairés

par la lueur naissante de la lune,

entrelacés aux ramages.

 

 

Comme dans les livres les plus envoûtants

de l'enfance, où tous les objets

gardent dans les estampes des secrets

que l'amour thésaurise -- avec les couleurs

de certains alphabets --,

 

 

gravés par ton absence dans ma mémoire,

il y a le sphinx, le kiosque vert, le pont,

le terrain vague en pente,

la rose, n'importe quelle rose invocatoire

et la statue obéissante.

 

 

Dans les sentiers gris de l'hiver,

il y a les plantes du jardin botanique

où chante une grive douce et tyrannique

qui pourrait aggraver tous les enfers

de sa rengaine régulière.

 

 

Dans les larges marges du fleuve

aux suaves et pathétiques brumes,

il y a les glycines encadrées d'or,

par la désolation des ultimes

maisons aux coins des rues ;

 

 

il y a dans le bocage la fleur cachée

-- dont je n'ai jamais appris le nom --

cette fleur troublée par le silence

qui sature l'air de fraîcheur.

Ô soirs inoubliables !

 

 

Soirs, lorsque les rues familières,

chargées de vanités et de drapeaux,

souillent de suie les placides palmiers

et le ciel qui se regarde dans les patios

cloîtrés avec les figuiers.

 

 

Soirs, où la musique est palpable

comme un joyau brillant entre les mains

ou un jasmin ou le clavier des pianos

ou l'eau lorsque le soleil des étés

dessine un sabre de lumière.

 

 

Soirs, où mon coeur obscur

éprouvait mes tristesses si étrangères

et se glaçait de détresse dans mes veines

assistant à l'impur et lointain

spectacle de mes peines.

 

 

Combien de bonheur m'ont-ils promis,

combien de miracles alors que j'attendais

à tes côtés qu'ils reviennent,

non stériles mais fastueux, comme ils l'étaient

dans mon amour conjuré.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

POEMA DE AMOR DESESPERADO

 

 

 

 

Todas, todas las tardes con sus fases,

alucinantes y ceremoniosas,

con sus reinos de nubes ingeniosas

lejos de tu presencia son falaces

y fatuas y espantosas.

 

 

Las vi con pena, pero atentamente,

como en las galerias, mal pintadas,

se ven sobre las telas arrumbadas,

las guinaldas, las frutas y la fuente

con flores nacaradas.

 

 

Las vi en la circular paz de las plazas

donde los arboles escrupulosos

elevan sus follajes venturosos

ocultando en los muros de las casas

balcones tenebrosos.

 

 

En vano las he visto y demasiado

a través del cristal enrojecido

de las ventanas, o en un desvalido

jardin entre las rejas olvidado

como un niño perdido ;

 

 

debajo de los platanos dorados

las vi aspirando en la fragancia pura

del follaje esa insolita amargura

que solo han de sentir los desterrados

con igual desventura.

 

 

Cuando elevan los vientos sus murallas

nocturnas en el agua azul del mar,

yo las he visto en vano iluminar

con esplendores largos, en las playas,

la arena sublunar ;

 

 

las vi en la levedad de las espumas,

en los acantilados donde velan,

en las piedras, palomas que revelan

el mar, el aire, el cielo, hechos de plumas,

trémulas, cuando vuelan.

 

 

Mientras pensaba en donde vagarias

contemplando las mismas deslumbrantes

virtudes de la tarde, suplicantes,

rutilaban vedadas lejanias

para mi en sus diamantes.

 

 

Las vi en los cielos de oro perdurables

con nubes que pendian como flecos

purpureos entre rocas o en los huecos

donde nace en reflejos memorables

la hermana voz del eco.

 

 

En sus rosados y altos frontispicios

los Cupidos, los leones, las sirenas

dieron formas de sueños a mis penas

en las molduras de los edificios

que crei ver apenas.

 

 

Podria dibujarlas una a una

con sus volutas de humo alambicadas,

en largos arrabales alumbradas

por el fuego naciente de la luna,

con ramas abrazadas.

 

 

Como en los libros mas arrobadores

de la infancia, en que todos los objetos

conservan en las laminas secretos

que atesora el amor -- con los colores

de algunos alfabetos --,

 

 

grabados por tu ausencia en mi memoria

estan la esfinge, el quiosco verde, el puente,

el terreno baldio en la pendiente,

la rosa, cualquier rosa invocatoria,

y la estatua obsecuente.

 

 

En los senderos grises del invierno

estan las plantas del jardin botanico

donde canta un zorzal dulce y tiranico

que podria agravar cualquier infierno

con su canto mecanico.

 

 

Estan en las anchas margenes del rio

con suaves y patéticas neblinas,

como en un marco de oro las glicinas,

en la desolacion del caserio

final de las esquinas ;

 

 

en el boscaje, oculta esta la flor --

cuyo nombre jamas he conocidos --

esa flor que el silencio ha conmovido

y que satura el aire de frescor.

Oh tardes que no olvido !

 

 

Tardes en que las calles habituales

llenas de vanidad y de banderas

tiznan de hollin las placidas palmeras

y el cielo que se mira en los claustrales

patios con sus higueras.

 

 

Tardes en que la musica es palpable

como una joya de oro entre las manos,

o un jazmin o el teclado de los pianos

o el agua donde el sol dibuja un sable

de luz en los veranos.

 

 

Tardes en que mi oscuro corazon,

al sentir mis tristezas tan ajenas,

se helaba de congoja entre mis venas

viendo la impura representacion

lejana de mis penas.

 

 

Cuanta felicidad me prometieron,

cuantos milagros mientras he esperado

que retornen estando yo a tu lado,

no vanas mas hermosas como fueron

en mi amor conjurado.

 

 

 

 

 

Silvina Ocampo

"Poèmes d'amour désespéré"

Edition bilingue
Préface et traduction de Silvia Baron Supervielle

Collection Ibériques
José Corti
Janvier 1997

Poème d'amour désespéré - pages 12 à 21

Poème d'amour désespéré - Silvina Ocampo
Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Silvina Ocampo, #Poèmes d'amour désespéré

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