L'empire des signes - Roland Barthes

 

 

Pages 18-20

 

 

SANS PAROLES

 

 

     La masse bruissante d'une langue inconnue constitue une protection délicieuse, enveloppe l'étranger (pour peu que le pays ne lui soit pas hostile) d'une pellicule sonore qui arrête à ses oreilles toutes les aliénations de la langue maternelle : l'origine, régionale et sociale, de qui la parle, son degré de culture, d'intelligence, de goût, l'image à travers laquelle il se constitue comme personne et qu'il vous demande de reconnaître. Aussi, à l'étranger, quel repos ! J'y suis protégé contre la bêtise, la vulgarité, la vanité, la mondanité, la nationalité, la normalité. La langue inconnue, dont je saisis pourtant la respiration, l'aération émotive, en un mot la pure signifiance, forme autour de moi, au fur et à mesure que je me déplace, un léger vertige, m'entraîne dans son vide artificiel, qui ne s'accomplit que pour moi : je vis dans l'interstice, débarrassé de tout sens plein. Comment vous êtes-vous débrouillé là-bas, avec la langue ? Sous-entendu : Comment assuriez-vous ce besoin vital de la communication ? Ou plus exactement, assertion idéologique que recouvre l'interrogation pratique : il n'y a de communication que dans la parole.

     Or il se trouve que dans ce pays (le Japon), l'empire des signifiants est si vaste, il excède à tel point la parole, que l'échange des signes reste d'une richesse, d'une mobilité, d'une subtilité fascinantes en dépit de l'opacité de la langue, parfois même grâce à cette opacité. La raison en est que là-bas le corps existe, se déploie, agit, se donne, sans hystérie, sans narcissisme, mais selon un pur projet érotique -- quoique subtilement discret. Ce n'est pas la voix (avec laquelle nous identifions les "droits" de la personne) qui communique (communiquer quoi ? notre âme -- forcément belle -- notre sincérité ? notre prestige ?), c'est tout le corps (les yeux, le sourire, la mèche, le geste, le vêtement) qui entretient avec vous une sorte de babil auquel la parfaite domination des codes ôte tout caractère régressif, infantile. Fixer un rendez-vous (par gestes, dessins, noms propres) prend sans doute une heure, mais pendant cette heure, pour un message qui se fût aboli en un instant s'il eût été parlé (tout à la fois essentiel et insignifiant), c'est tout le corps de l'autre qui a été connu, goûté, reçu et qui a déployé (sans fin véritable) son propre récit, son propre texte. 

  

 

 

 

Calligraphie. Fragment du manuscrit Ise-shû, connu sous le nom d'Ishiyama-gire (photo Hans-D. Weber, Cologne)

Calligraphie. Fragment du manuscrit Ise-shû, connu sous le nom d'Ishiyama-gire (photo Hans-D. Weber, Cologne)

 

 

 

Pages 91-96

 

 

 

L'EFFRACTION DU SENS

 

 

    Le haïku a cette propriété quelque peu fantasmagorique, que l'on s'imagine souvent pouvoir en faire soi-même facilement. On se dit : quoi de plus accessible à l'écriture spontanée que ceci (de Buson) : 

 

C'est le soir, l'automne,

Je pense seulement

A mes parents.

 

     Le haïku fait envie : combien de lecteurs occidentaux n'ont pas rêvé de se promener dans la vie, un carnet à la main, notant ici et là des "impressions", dont la brièveté garantirait la perfection, dont la simplicité attesterait la profondeur (en vertu d'un double mythe, l'un classique, qui fait de la concision une preuve d'art, l'autre romantique, qui attribue une prime de vérité à l'improvisation). Tout en étant intelligible, le haïku ne veut rien dire, et c'est par cette double condition qu'il semble offert au sens, d'une façon particulièrement disponible, serviable, à l'instar d'un hôte poli qui vous permet de vous installer largement chez lui, avec vos manies, vos valeurs, vos symboles ; l' "absence" du haïku (comme on dit aussi bien d'un esprit irréel que d'un propriétaire parti en voyage) appelle la subornation, l'effraction , en un mot, la convoitise majeure, celle du sens. Ce sens précieux, vital, désirable comme la fortune (hasard et argent), le haïku, débarrassé des contraintes métriques (dans les traductions que nous en avons), semble nous le fournir à profusion, à bon marché et sur commande ; dans le haïku, dirait-on, le symbole, la métaphore, la leçon ne coûtent presque rien : à peine quelques mots, une image, un sentiment -- là où notre littérature demande ordinairement un poème, un développement ou (dans le genre bref) une pensée ciselée, bref un long travail rhétorique. Aussi le haïku semble donner à l'Occident des droits que sa littérature lui refuse, et des commodités qu'elle lui marchande. Vous avez le droit, dit le haïku, d'être futile, court, ordinaire ; enfermez ce que vous voyez, ce que vous sentez dans un mince horizon de mots, et vous intéresserez ; vous avez le droit de fonder vous-même (et à partir de vous-même) votre propre notable ; votre phrase, quelle qu'elle soit, énoncera une leçon, libérera un symbole, vous serez profond ; à moindres frais, votre écriture sera pleine.

     L'Occident humecte toute chose de sens, à la manière d'une religion autoritaire qui impose le baptême par populations ; les objets de langage (faits avec de la parole) sont évidemment des convertis de droits : le sens premier de la langue appelle, métonymiquement, le sens second du discours, et cet appel a valeur d'obligation universelle. Nous avons deux moyens d'éviter au discours l'infamie du non-sens, et nous soumettons systématiquement l'énonciation (dans un colmatage éperdu de toute nullité qui pourrait laisser voir le vide du langage) à l'une ou l'autre de ces significations ( ou fabrications actives de signes) : le symbole et le raisonnement, la métaphore et le syllogisme. Le haïku, dont les propositions sont toujours simples, courantes, en un mot acceptables (comme on dit en linguistique), est attiré dans l'un ou l'autre de ces deux empires du sens. Comme c'est un "poème", on le range dans cette partie du code général des sentiments que l'on appelle " l'émotion poétique " (la Poésie est ordinairement pour nous le signifiant du "diffus", de l'"ineffable", du "sensible", c'est la classe des impressions inclassables) ; on parle d' "émotion concentrée", de "notation sincère d'un instant d'élite", et surtout de "silence" (le silence étant pour nous signe d'un plein de langage).  

     Si l'un (Jôco) écrit :

 

Que de personnes

Ont passé à travers la pluie d'automne

Sur le pont de Seta !

 

on y voit l'image du temps qui fuit. Si l'autre (Bashô) écrit :

 

J'arrive par le sentier de la montagne.

Ah ! ceci est exquis !

Une violette !

 

c'est qu'il a rencontré un ermite bouddhiste, "fleur de vertu" ; et ainsi de suite. Pas un trait qui ne soit investi par le commentateur occidental d'une charge de symboles. Ou encore, on veut à tout prix voir dans le tercet du haïku (ses trois vers de cinq, sept et cinq syllabes) un dessin syllogistique, en trois temps (la montée, le suspens, la conclusion) :

 

La vieille mare :

Une grenouille saute dedans :

Oh ! le bruit de l'eau.

 

(dans ce singulier syllogisme, l'inclusion se fait de force : il faut, pour y être contenue, que la mineure saute dans la majeure). Bien entendu, si l'on renonçait à la métaphore ou au syllogisme, le commentaire deviendrait impossible : parler du haïku serait purement et simplement le répéter. Ce que fait innocemment un commentateur de Bashô :

 

Déjà quatre heures ...

Je me suis levé neuf fois

Pour admirer la lune.

 

"La lune est si belle, dit-il, que le poète se lève et se relève sans cesse pour la contempler à sa fenêtre." Déchiffrantes, formalisantes ou ou tautologiques, les voies d'interprétations, destinées chez nous à percer le sens, c'est-à-dire à le faire entrer par effraction -- et non à le secouer, à le faire tomber, comme la dent du remâcheur d'absurde que doit être l'exercitant Zen, face à son koan -- ne peuvent donc que manquer le haïku ; car le travail de lecture qui y est attaché est de suspendre le langage, non de le provoquer : entreprise dont précisément le maître du haïku, Bashô, semblait bien connaître la difficulté et la nécessité :

 

 

Comme il est admirable

Celui qui ne pense pas : "La Vie est éphémère"

En voyant un éclair !

 

 

 

 

 

 

 

 

Jardin du temple Tofuku-ji (photo Fukui Asahido, Kyoto)

Jardin du temple Tofuku-ji (photo Fukui Asahido, Kyoto)

 

 

 

Roland Bathes

 

L'empire des signes

 

Editions du Seuil

Octobre 2015

 

 

 

A l'occasion du centenaire

de Roland Barthes (né en 1915),

cette édition reproduit à l'identique

le livre paru chez Albert Skira,

dans la collection

"Les sentiers de la création" en 1970.

 

 

 

Note : cette édition est également disponible en format de poche.

 

Statue du moine Hôshi (photo Zauho Press, Tokyo)

Statue du moine Hôshi (photo Zauho Press, Tokyo)

L'empire des signes - Roland Barthes
Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Roland Barthes, #Japon

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