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Caravaggio, le dernier jour -  Bona Mangangu

 

 

 

 

Qui parle ici réellement, dans cette agonie lente ?

 

 

 

 

 

(p.14)

 

 

 

 

 

Le petit matin de juillet offre ses blancs baisers aux falaises, aux barricades de la mer. La lumière du jour pèse l’exacte clarté dominant sur les montagnes, les cimes des arbres, et la distribue dans les vallées toscanes. En la dilapidant sur les plaines, elle se colore d’émeraude. Une rougeur monte doucement de l’horizon, comme une passion naît sur les joues chastes d’une épousée. Les formes du lointain pays de mes songes se profilent : ocres, vineuses, roses. Le tremblé des feuilles d’olivier m’émeut. Toutes mes pensées convergent vers toi, Ô Rome !

C’est bientôt l’éclat du jour dans sa morne décadence. Les gardes m’ont abandonné ici, sans eau ni nourriture. J’ai soif. Comment accéder à la source d’une ravine qui serpente dans les maquis, dans les fentes des falaises, là, à claire-voie. J’attends des corps, j’attends mes amis sans les attendre. Les corps ne se livrent toujours pas, les amis sont absents, les voix manquent. J’en suis encore à tâter les voies de la conscience où ombre et lumière dialoguent, non en opposition constante, mais en ailes ouvertes pour l’envol de la beauté. Je pense à tout ce que j’ai accompli. Par ma fougue rebelle, j’ai réussi à fendre les plis du temps pour découvrir la fracture du réel, ses fragments, ses miroitements. Ma peinture se traduit en langage simple, clair, certes dramatique, cependant j’aimerais qu’elle soit accessible à tous.

(p.22)

 

 

Mon inclination à élever les misérables à la dignité des Bienheureux dérange ces seigneurs. Au moindre dévoilement de la chair, même les misérables, peuple muet et impuissant, auxquels je mêle mon cri, en leur aspiration hypocrite à accéder à la grandeur, si confits dans leurs aigreurs, refusent mes œuvres, les trouvant laides, pas assez transcendantes à leur goût. Les pinceaux me font, trait après trait, durant chaque représentation des mystères du corps et de la foi sur les murs d’une chapelle, sur les retables, sur la toile. Ils n’en veulent pas. Les pauvres n’en veulent pas, ces bâtards ! Et pourtant, ce sont purs instants de représentation et d’abandon, portés par la foi. Partout, jeux de corps et d’âme, pris dans un mouvement ascensionnel. Tissé d’ombre, élevé à la lumière. C’est le clair-obscur, Chiaroscuro .

(p.34)

 

 

Au diable la puissance du désir, riche de saveur et d’oubli dans la chair de celui qui paie. Si le plaisir est grand, si votre écoute est précieuse, il videra ses poches, il videra tout ce qu’il y a à vider. Il reviendra, pour expulser tous les diables de son corps. Au diable l’hymen et la vertu, les bonnes manières. Et les bracelets de séduction autour de vos poignets, votre taille, sur vos reins : le seul luxe des pauvres. Les hommes leurrés par les mirages de la passion tarifée succombent à l’attrait de vos chairs offertes aux caresses furtives, aux frôlements des peaux sur les hauts plateaux de l’ivresse, désertés par l’amour véritable. En vous, inentamée, la faiblesse qui brise la force des vertus. De plier cette force, vous dévoilez la faiblesse des hommes, leur vérité.

Les illusions meurent aussitôt qu’elles naissent, au dévoilement de la chair. Les plaisirs, de même. Nature humaine, nature divine. Deux pôles unis par l’immuable d’un mystère qui échappe à la compréhension. L’une et l’autre cheminant comme de vieilles complices aux dos courbés, marmottant chacune sa petite musique inaudible mais tendre mais violente mais puissante. À la première, la métamorphose constante, l’invariable à la seconde. Le dialogue rompu par-delà ce qui ne se donne, sur la peau fragile du monde.

 

*

 

Partout des pas noués d’amertume, des pas. Des pas qui déroutent le silence. Au plus lent de l’effort, les yeux éteints trahissent le poids du corps, le poids de la misère, le poids du monde. Ce sont ces pas qui portent le poids de toute l'existence.

Tous les jours s'offrir, aux contrées des douceurs feintes. Se livrer aux hommes, sans transport. Persévérer nuit et jour dans l’inconsistance des rapports qui tirent leur substance dans une contrefaçon de l’amour. C’est toujours une affaire de pas, dans la fange. Des pas sans repos, rattachés aux chemins que vous n’avez pas tracés. Des pas. Aux plaisirs du jour ou du soir. Les chairs sont prises dans le roulis des émotions que vous n’avez pas convoquées, dans la mécanique des corps que vous contrôlez si bien, alors que vous en êtes mentalement abstraites, sentimentalement détachées. Des pas noués d’angoisse. Partout des pas, à n’en pas finir. Des pas dans vos têtes, même au repos du corps. Des pas. Vous attendez l’humain, en arpentant les trottoirs interminables du quotidien, les pavés du quartier des Ortacci, les bords du Tibre ; il se manifeste pas. Où se cache t-il ? L’énigme de l’homme se résout dans son regard, dans ses intentions fouettées de désir. Celui qui parvient jusqu’à vous est un homme sans visage, surgi de l’obscurité, sans élégance, dût-il se parer de masque de bonté. Un homme de passage comme on en croise partout : prêtre défroqué, ivrogne, cocher d’évêque, sourcier sans conviction, père de famille, homme ordinaire au verbe badin ravagé par la brûlure de l’instant, la brûlure du désir. Il vient, il palpe, il besogne. Et il repart dans l’ombre, parfois au grand air, soulagé et radieux. Il reviendra.

(p.55-56)

 

 

 

 

 

Caravaggio, le dernier jour -  Bona Mangangu

 

 

 

 

 

Chaque couleur primaire se décline en mille et une nuances. La mer ressemble à un tapis de fleurs aux couleurs changeantes au fur et à mesure que les voix montent ou descendent. Doit-on se fier à tout ce que l’on entend ? Saisi de vertige par tant de beautés, je ne sais si je dois avancer vers la mer, rester sur la plage ou me cacher derrière les rochers. Un léger vent se lève des rochers, puis plus rien. Comme un air échappé d’une poche inconnue, il a perdu toute orientation sur le sable, une représentation.

Cette nuit, si j’arrive à m’éloigner de la berge, je ne m’adresserai plus aux ombres qui me précèdent d’une voix, d’une toux, d’une courbature. Que ne donnerai-je pour revoir ces couleurs, ces lueurs ? Ah ! je donnerai tout pour entendre à nouveau cette musique, ces accords chromatiques ! Ainsi, mon esprit, mon corps seront allégés du poids du temps, du poids des hommes, du poids de la fièvre. Et avant de franchir la dernière porte, je ne parlerai plus de mes colères vaines, de mes emportements. Prêt à répondre, à mon tour, à l’appel de l’Élu, je ne m’adresserai plus qu’à la soif du présent et de la lumière. Je lui ouvrirai mon cœur de pénitent. Je lui confierai que tout au long de ma vie j’ai essayé d’être ce que je n’étais pas. J’habiterai des silences apaisés. Je goûterai à la douceur des repos accordés.

Je dois lutter encore, pour tenir avant la nuit. La musique m’y aidera. Mais avant, j’aimerais m’adresser une dernière fois à mes amis et à ceux qui ont compté dans ma vie. Après le dernier combat, dont je désigne d’avance le vainqueur, je cesserai de nommer mon orgueil, ma vanité, ma cruauté. Minuit fermera les portes de l’oubli sous la coupole du ciel. Ensuite, l’Élu vaincra la mort. Au petit matin, l’accueil de la Rose, sur les bancs de brume.

« S’io non miro non moro. »

Ô Orazio Gentileschi Lomi, complice de mon réalisme incompris, de mes excès. C’est vrai qu’on s’est brouillé pendant huit mois pour des broutilles, je te tendais rarement la main le premier. Que valent une robe de capucin et une paire d’ailes que tu m’as prêtées ? Oublions tout cela. Cherche l’équilibre du coloris et de la composition sans céder à la facilité des contours du dessin. Nous aimons les maîtres vénitiens, l’intensité de leurs coloris. Ne succombons pas cependant à leurs rivalités, à leur prestige. Tu le sais aussi bien que moi, la peinture vénitienne a pris fin avec la disparition du grand Tiziano Vecelli, le Titien, en 1576. Oublions Jacopo Robusti, Il Tintoretto , oublions Paolo Caliari, Il Véronèse .

J’ai tout donné, je n’ai plus de force ; reprends le flambeau. Il n’y a que l’art pour nous maintenir vivants dans le cœur des hommes. À toi de relever le défi. Explore tous les recoins du possible avec la même ferveur, la même soif d’absolu, la même constance. Donne libre cours à ton imagination mais ne te laisse pas déborder par ta fougue. Affirme sans timidité ta présence au monde, confirme ton raffinement des lignes, l’élégance de ton dessin irréprochable. Exprime tes sujets avec justesse, sans faconde. Cherche sans cesse, cherche. Et ce que tu auras trouvé, transmets-le à Artemisia, ta fille bien-aimée.

(p.74-76)

 

 

 

 

 

Le Caravage, par Milo Manara

Le Caravage, par Milo Manara

 

 

 

 

La vocation est fragile, comme est fragile la voix dans l’étoffe du silence, comme l’est tout autant l’éclair dans la densité de la nuit. La sérénité épanouie de mon Saint Matthieu à la Chapelle Contarelli ne vous interpelle-t-elle pas ? Elle émane d’un cri lointain, d’une roche souterraine plus dure que nos forces assemblées. Sa vocation, sa foi, l’offrande d’une vie entière au service du Christ sont mises à l’épreuve devant le tranchant de l’épée saisi par un bourreau bourru, prompt à porter le coup fatal. Elles sont le témoignage de l’homme mûr durci par les épreuves du temps. C’est l’affirmation de la vie, c’est la foi en notre Sauveur.

Observez bien cette toile. Le corps offert de la victime, en son geste désespéré, émerge, fondu dans une lumière pure, dramatique, diffuse. De son éclat d’argent il raye l’ombre. Et la beauté de ce corps où la peur entre en reculant, le visage égaré, son étonnement est cerne de lumière face au néant du crime avorté, au miracle accompli. La main du bourreau est arrêtée avant de commettre l’irréparable. C’est l’amorce du pardon. C’est l’ombre et la lumière formant écheveau de toute trajectoire humaine. La Chapelle Contarelli est la métaphore de nos vies de croyant.

Filles et fils de nos mères, frères et sœurs de Bergame, des yeux de la Madone du Rosaire coulent des larmes de sang. Ce n’est rien. N’ayez pas peur. Faites comme elle. Levez-vous, le cœur haut, sans vous opposer les uns aux autres, observez les Sept œuvres de la Miséricorde corporelle : nourrir les affamés, visiter les prisonniers, enterrer nos morts, vêtir les indigents, visiter les malades, héberger les pèlerins et abreuver ceux qui ont soif. Dressez la table, rompez le pain ( fractio Panis ), trinquez ensemble à la lueur de la fraternité chaleureuse. Faites retentir vos cris, vos chants, ainsi que vos pleurs, par la voix nue et tremblante de vos confidences. Que le panetier et l’échanson perpétuent nos traditions festives qui tempèrent l’âme, adoucissent le chagrin et augmentent la douceur des jours accordés. Nos actes et nos efforts accomplis relèvent d’un seul souci majeur : notre appartenance à des lieux établis, cependant ouverts sur le monde, sensibles à tout raidissement identitaire.

Soyez prêts à agir, à élever vos voix faibles contre toute fermeture, toute exclusion. Cette appartenance, nous la définissons, nous la déterminons tous les jours, comme le berger délimite son territoire en altitude, sur la plaine herbeuse, les surfaces arides, tout en l’ouvrant au vent, au ciel, à la pluie, à d’autres pâturages. Partageons cette part d’imprévisible avant toute semaison, avant la saison du déclin. Elle nous augmente après la moisson, malgré nos fragilités et nos différences. Alors avancez sans crainte, arrachez de la cendre brûlante toute fortune indécelable qui tente de s’y abîmer. La terre glaise des champs est ouverte à l’horizon des mondes. Partagez les fruits de vos récoltes avec ceux qui voguent ici, là sans lieu d’ancrage, sans terre d’adoption. Osez.

(p.78-81)

 

 

 

 

 

Le Caravage, par Milo Manara

Le Caravage, par Milo Manara

 

 

 

 

Tout s’éteint au large, la lueur du jour décroît, l’agitation des vagues s’estompe. Un duvet d’eaux échoue sur mes orteils, mes genoux. En se retirant il laisse de petits grains, des cristaux sur ma peau. J’ai une envie soudaine de marcher à reculons pour mieux admirer le mouvement de la mer, le roulis des vagues. Quelque chose surgit des flots et retient mon attention. Malgré la vue qui baisse, je peux distinguer chaque élément détaché de l’ensemble. La mer, en ses entrailles ouvertes, livre ses nœuds d’eaux, ses coraux. Une rose aux mille pétales éclôt. Nul aspect de ses ressources ne m’effraie, au contraire, c’est là que je voudrais m’engloutir. C’est là, sans amertume. Et pourtant, je n’ai jamais rêvé aux profondeurs marines, je n’ai jamais pensé dénouer le nœud des eaux, je porte certainement en moi un rêve d’eaux, dont je ne sais rien, qu’aucun chemin n’a dévidé.

(p.101)

 

 

 

 

Michelangelo Merisi da Caravaggio, Le jeune Saint Jean-Baptiste au bélier, 1602,  Rome, Musei Capitolini

Michelangelo Merisi da Caravaggio, Le jeune Saint Jean-Baptiste au bélier, 1602, Rome, Musei Capitolini

 

 

 

 

L'auteur :

 

Bona Mangangu passe son enfance et son adolescence à Kinshasa, au Congo. Contraint à l’exil, il renonce à ses études d’anglais à l’Institut pédagogique national. En France, entre 1984 et 1991, il étudie les Lettres et l’histoire de l’art, la philosophie et les sciences de l’éducation. En 2011, il obtient son diplôme de troisième cycle (Sheffield Institute of Arts) à Sheffield Hallam University.

 

 

 

Bona Mangangu

Caravaggio, le dernier jour,

éditions publie.net,

novembre 2014

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Le Caravage

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