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Zbigniew Herbert - Corde de lumière

 

 

 

 

 

Zbigniew Herbert

 

CORDE DE LUMIERE

suivi de 

Hermès, le chien et l'étoile

et de

Etude de l'objet

 

Oeuvres poétiques complètes I

 

Edition bilingue

Traduction du polonais

par Brigitte Gautier

 

 

 

Le Bruit du Temps

2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ECRIRE DES POEMES

 

Conversation de Zbigniew Herbert avec lui-même

 

 

 

 

A : Je vais commencer par une question apparemment banale. Lors de rencontres avec les écrivains, les lecteurs les interrogent souvent sur les débuts de leur carrière. Ils veulent tout simplement savoir comment l'on devient écrivain. Vous a-t-on déjà posé ce genre de questions?

B : Oui. C'est tout a fait juste, et je crois aussi que ces questions sont motivées par l'envie de découvrir le secret, l'incantation magique, la formule qui ouvrirait la carrière d'écrivain à ceux qui en rêvent.

 

Et quel est ce secret?

Je l'ignore, je pense même parfois qu'il n'y a pas de secret. Comprenez-moi bien, je n'aime pas les créateurs inspirés, ceux qui feignent de se mouvoir dans des sphères inaccessibles au lecteur moyen. Je n'aime pas non plus ceux qui s'inventent des aventures bizarres, dont ils prétendent qu'elles ont décidé de leur destin d'artiste. Il est certes romantique de jouer à être exceptionnel, mais cela m'est assez étranger.

 

Je ne vais pas m'avouer vaincu aussi vite. L'on ne peut nier que des éléments biographiques, des expériences en général, libèrent la capacité d'écriture.

J'ose affirmer que tout le monde ou presque peut écrire, peindre ou composer des oeuvres musicales simples. S'il en allait autrement, les poètes écriraient pour les poètes, les compositeurs ne seraient compris que de leurs collègues et les peintres ne peindraient que pour des peintres. Heureusement, ce n'est pas le cas. Un public excellent est aussi artiste, rare de surcroît. Ce sont des individus capables de recréer une aria, la couleur d'une toile ou d'un poème, et de le recréer précisément, avec la même joie désintéressée que s'ils en étaient l'auteur.

 

Bien, admettons que vous ayez raison. Peut-être en effet qu'un lecteur, auditeur ou spectateur est un auteur potentiel, capable de créer mais qui y a renoncé, par manque d'audace probablement. Mais vous avez osé, quand et pour quelle raison?

D'accord, je vais vous le dire, peut-être est-ce réellement important, après tout. J'ai commencé à écrire pendant la guerre. Dans mon premier recueil, il y a un poème, "Deux gouttes", qui n'est pas le premier que j'ai écrit, mais le premier que je peux revendiquer, bien des années plus tard. J'étais adolescent, c'était la guerre. Lors d'un terrible bombardement, je suis descendu en courant vers l'abri et j'ai vu brièvement, car j'étais mort de peur, deux jeunes gens qui s'embrassaient sur les marches. C'était vraiment insolite, étant donné la situation.

 

Pourquoi insolite?

Parce que dans une telle situation, l'être humain est tellement terrorisé, qu'il en oublie ses proches. Si vous vous réveillez face à un danger mortel, votre instinct de vie vous communique une peur animale et la volonté de vous sauver, vous. Tandis que ces deux personnes opposaient la fragile puissance de l'amour au déchaînement de cruauté tout autour.

 

Et vous avez décidé de décrire cela?

Pas tant de le décrire que de l'exprimer. J'avais assez de mots pour dire ma révolte et mon opposition. Je pouvais écrire quelque chose du genre: "Ah, je vous maudis, crapules ! vous tuez des innocents, vous allez voir, vous serez punis!" Je ne l'ai pas fait car je voulais donner une résonance à la situation dont j'avais été témoin ou, plus exactement, montrer sa dimension profonde, humaine.

 

 

 

 

 

p 11-12  

 

 

 

 

Détail : le disque d'argile de quatre mille ans de Phaistos, découvert en 1908 en Crète

Détail : le disque d'argile de quatre mille ans de Phaistos, découvert en 1908 en Crète

 

 

 

 

 

Un tel procédé ne fait-il pas de la poésie quelque chose de froid, d'abstrait, d'éloigné de la vie? Votre explication de la genèse du poème "Deux gouttes" m'a beaucoup appris, mais que fait le lecteur qui ne connait pas cette explication?

Il n'est pas possible ni même utile d'expliquer un poème, en décrivant le moment qui l'a inspiré. C'est pourquoi au début, je me refusais à raconter ma vie. Une oeuvre littéraire, comme toute oeuvre d'art, doit être autonome, "tenir debout" indépendamment des expériences qui l'ont fait sortir de la contrée vague des images, des émotions, des intuitions. Et elle doit être fixée dans la langue, d'une façon qui s'impose à l'imagination. J'écris justement un essai sur la culture minoenne qui a été découverte en Crète, il y a soixante-dix ans, et qui trouble les savants depuis lors. Evans, le découvreur de cette culture, ainsi que d'autres archéologues, nous ont transmis les ruines de magnifiques palais, des fresques, une céramique éblouissante, vieille de trois mille ans,  et ces chefs-d'oeuvre rendent le spectateur admiratif et songeur. Nous savons très peu de choses du mode de vie des Minoens, et surtout de leur manière de penser, car leur écriture (nommée linéaire B et hiéroglyphique) n'a pas été déchiffrée. Je veux dire par là que l'homme ne se révèle tout entier que dans l'écriture, avec ses joies et ses doutes, les valeurs auxquelles il adhère et ses croyances.

 

Je voudrais tout de même revenir à ma question. Il me semble que ce qui gêne le lecteur dans la poésie contemporaine, c'est sa froideur, son caractère abstrait et son intellectualisme exagéré. On ne vous a jamais fait ce type de reproche?

Vous abordez une question très importante et il faut éclaircir certains malentendus, liés effectivement à la poésie contemporaine. Je ne vais pas parler de toute la poésie contemporaine, car j'en suis incapable au vu de ses orientations différentes, dont un grand nombre me reste étranger. En revanche, je peux dire comment j'envisage les choses. Je vais me permettre d'inverser les rôles et de vous demander à quoi l'auteur est-il le plus attaché, selon vous?

 

A être lu et être lu avec respect ou même ferveur.

Certainement, mais il est encore plus important que le lecteur accepte ce que j'appellerai les règles du jeu. Le principe de base est de comprendre les intentions de l'auteur, ses ambitions, sa poétique, son univers. Il n'est pas question de ne pas avoir un rapport critique à l'art. D'un autre côté, il ne faut pas tout exiger d'un auteur : qu'il soit à la fois triste et amusant, facile et profond, savant et rustre. L'écrivain invite le lecteur à jouer, à jouer sérieusement, avec son imagination et on ne peut blâmer que sa manière de mener le jeu, de tenir ses promesses dans le cadre de la convention proposée, du contrat. Il n'y a qu'ainsi qu'on peut critiquer un livre. Mais revenons à ce malheureux intellectualisme de la poésie contemporaine.

 

Pourquoi malheureux?

Parce qu'il s'agit d'un malentendu, ce que je vais tenter d'expliquer. Il est vrai que la plupart des lecteurs aiment les poèmes, disons émotionnels, où des émotions connues sont aisément reconnaissables. Le coucher du soleil ou la tristesse qui l'accompagne ou le fait de regretter une morte, ou encore la joie de rencontrer un proche que l'on avait pas vu depuis longtemps. Je n'ai pas l'intention de rire de ces sentiments...

 

Surtout s'ils sont de la plume de Stowacki ou Kochanowski...

"Je suis triste ô mon Dieu", les Thrènes, etc. En ce qui me concerne, je considère les sentiments avec une certaine suspicion ou réserve. Au cours de ma vie, j'ai vu trop d'accès d'enthousiasme ou de haine à l'égard de personnes ou de problèmes qui ne le méritaient pas. Et le contrôle de la raison est alors inestimable.

 

Vous êtes donc bien un poète intellectuel.

Je n'aime pas cet épithète car j'ignore ce qu'elle veut dire. Je n'ai jamais écrit une seule ligne pour impressionner quelqu'un avec ma science ou mon érudition. Et j'ai fait une expérience que je vais vous rapporter. Durant mes études de philosophie, on nous a demandé d'observer certains enfants à la crèche et de noter sur de grandes feuilles de papier quels comportements manifestaient leur volonté, leur raison et leur sentiment. Je suis rapidement arrivé à la conclusion que ces trois sphères de l'âme ne pouvaient être séparées. Cela vaut aussi pour les adultes.

 

Alors ce n'est pas l'expérience directe mais la réflexion sur le monde qui est le thème de vos poèmes?

Même si c'est le cas, cela n'exclut pas totalement le rapport émotionnel. Car on peut, on doit même, penser avec passion. 

 

 

 

 

 

p 12-15

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait de "Conversation de Zbigniew Herbert avec lui-même". Un autre extrait suivra.

 

 

Cette "Conversation", en ce Tome I, ouvre les Oeuvres poétiques complètes de Zbigniew Herbert, auprès des éditions Le Bruit du Temps (Tome II : Monsieur Cogito, Tome III : Epilogue de la tempête). Ces éditions ont publié également ses Essais (Un barbare dans le jardin, sur la France, l'Italie et Piero della Francesca ; Nature morte avec brides et mors, sur la Hollande et les peintres flamands du XVIIe siècle ; et Le labyrinthe au bord de la mer, sur la Crète et la Rome antiques). 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Versets d'un panthéiste

 

 

 

 

 

 

 

Perds-moi l'étoile

-- dit le poète --

traverse-moi de la flèche de la distance

 

bois-moi la source

-- dit celui qui boit --

bois-moi jusqu'au fond au néant

 

qu'on me donne de bons yeux

pour dévorer les paysages

 

les mots censés protéger mon corps

qu'ils m'apportent l'abîme

 

l'étoile prendra racine sur mon front

la source déshumanisera mon visage --

 

puis tu t'éveilleras silencieux

dans les paumes de l'immobilité

au coeur des choses

 

 

 

 

 

 

 

p 103

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Zbigniew Herbert, #Extraits - Ressentis de lectures

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