Portrait de Joë Bousquet peint sur papier calque par Ghislaine Amon, 1980 - in Raphaële George, "Double intérieur", Editions Lettres vives, 2014

Portrait de Joë Bousquet peint sur papier calque par Ghislaine Amon, 1980 - in Raphaële George, "Double intérieur", Editions Lettres vives, 2014

 

 

 

 

 

"La fleur vivante se fait plus lentement qu’une fleur artificielle ; de même

la parole vivante doit mûrir longuement au fond de nous-même 

avant de paraître, on ne peut la répandre par monceaux

comme les choses que l’on secoue de sa manche." 

Lettre d’Hölderlin

à son frère Karl

(le 28 novembre 1798)

 

 

 

 

 

 

 

Joë Bousquet, peint par Hans Bellmer en 1945

Joë Bousquet, peint par Hans Bellmer en 1945

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nos aspirations d'écrivain sont le pressentiment d'une beauté ensevelie dans les choses.

La poésie n'est pas un attribut du poème, elle est l'horizon dans l'âme de ce qu'on ne voyait aspirer qu'à la mort.

On n'a pas à cristalliser la beauté dans le vase clos d'une oeuvre, nous portons en nous la poésie de tout ce qui est manifesté, nous devons aider la beauté des choses à nous former une conscience poétique.

Don de vérité qui prépare la victoire de la conscience sur le moi, l'amour du réel n'est que le pressentiment de la beauté à y dévoiler, en même temps, le dernier frisson personnel d'un coeur préparé à s'absorber dans sa passion.

Les larmes étaient en lui la présence d'un être insaisissable et qui était seul à frauder l'immobilité où il vivait figé. Les larmes sont un autre être au coeur d'enfant qui n'a pas pu prendre notre place.

Le moindre souffle de vie chantait plus haut que l'attente. Quand je pense au temps qui vient je ne suis pas tout à fait triste parce que ses ténèbres s'éclairent de mes souvenirs comme un ciel qui se couvre d'étoiles ; et, plus je serai malheureux, plus mes instants d'amour me seront présents et ensoleillés. Tout ce qui s'éloigne, c'est en nous qu'il s'éloigne. Et continuer à vivre, c'est découvrir dans notre coeur un espace infini que la tristesse escomptée incendie des plus vigilantes lueurs. De même que, dans un visage, le rayon bleu des yeux nous retient, il y a, dans des nuits d'amour, des lumières couleurs de mer auxquelles l'on était insensible mais qui, par la hauteur qu'elles avaient au-dessus du présent, sont demeurées intouchées par le temps et, à mesure qu'il passait sur nous des années, paraissaient s'approcher de notre solitude, prêtes à nous retrouver dans l'instant mortel où nous nous perdions pour toujours. Elles veulent qu'à certains instants de notre vie, il n'y ait qu'un souvenir déterminé pour nous aider à vivre ; comme si nous étions le lieu de délices où le temps s'éprend de la vie.

Il faut se placer à chaque instant devant la vision de l'instant qui nous emportera. Si la terre manquait sous mes pieds et que tout se dissipât entre mes mains, de quelle lumière le reformerai-je ? Il y aura un moment dans le désespoir où la poussière sera dans nos imaginations désorientées comme une source jaillissante, la boue même nous rendra plus désolante la nostalgie du bonheur. Nous reconnaîtrons toutes les paroles d'autrefois et les plus tristes, les paroles de mort, même, porteront l'ombre du passé comme un chant lointain de délices dans une nuit sans espoir.

Nous ferons l'expérience du néant, nous saurons qu'il n'est pas l'absence, mais un amoncellement de choses tuées. Il faut que le néant soit l'oeuvre de l'homme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

P.24/26

 

 

 

 

 

 

 

 

Joë Bousquet

Le Meneur de lune

Roman

 

Espaces libres

Albin Michel, 2006

 

 

 

 

 

 

 

Quatrième de couverture:

 

 

« Le Meneur de lune, c'est un portrait fabuleux du poète obtenu par la simple relation des événements magiques qui ont tramé sa vie : le seul portrait de lui, disait-il, qui fût ressemblant. C'est aussi une anthologie des faits divers surprenants qui le frappaient comme autant de signes de son peu de réalité, mais l'assuraient en même temps de son appartenance à l'ordre incompréhensible, à la fois irrationnel et suprêmement existant, sur lequel il croyait que l'univers était fondé. » 

René Nelli (1906-1982)

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Joë Bousquet

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