Franz Schubert - Pascal Quignard ( II ) - et Elizabeth Sombart

 

 

 

 

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Le dernier trio de Schubert

 

 

 

L'oiseau qui chante se soucie peu des êtres qui l'écoutent. Schubert est le premier musicien non interprète, c'est à dire sans que l'enfant ait connu une virtuosité initiale qui l'ait fait remarquer par le groupe. Schubert est le premier compositeur européen qui s'enhardit à créer sans le souci de jouer, sans le souci d'être joué, sans le souci d'être entendu, sans le souci d'être applaudi. De son vivant, le public l'ignora. En 1828 fut donné le premier concert entièrement consacré  à Franz Schubert -- et ce fut le dernier. Le 19 novembre 1828, il était mort. Les éditeurs refusaient de publier sa musique faute qu'elle eût entraîné autour d'elle un succès que l'édition aurait relayé. Et comment, sans être interprétée, aurait-elle pu être appréciée ? Il n'eut jamais de quoi s'acheter un piano pour jouer chez lui. Chez lui il ne jouait même pas sur un clavier d'appoint ou imaginaire : il notait sur le papier à musique ce qui avait résonné dans la poche close et pour ainsi dire écholalique de son âme. Il ne découvrait que rarement -- hors de la mystérieuse répercussion à l'intérieur de la caverne sonore de son âme -- comment pouvait sonner dans l'air externe ce qu'il avait noté. C'est ainsi qu'il composait sans cesse dans un rêve solitaire une suite fantôme de notes fantômes hélant elles-mêmes on ne sait quel fantôme aux visages différents, inattribuables, confus. Il y a des êtres énigmatiques en nous, qui se sont installés à demeure avant qu'on parlât. Cela admis, la dédicace qu'il nota en tête de son dernier trio est moins désespérée qu'il n'y paraît pour peu qu'on la médite :

A personne sauf à ceux qui auraient du plaisir à l'entendre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pascal Quignard,

Critique du jugement

Lignes fictives

Editions Galilée, 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(...)

 

"Je ne suis né que pour composer", disait Schubert. Son poète préféré, Jean-Paul Richter, s'adresse à la musique : " Ô musique, écho d'un autre monde, soupir d'un ange qui réside en nous, lorsque la parole est sans puissance, lorsque tous les sentiments sont muets dans nos coeurs, toi seule es la voix par laquelle les hommes s'appellent du fond de leur prison, c'est toi qui fais cesser leur isolement et réunis les soupirs qu'ils poussent dans la solitude."

Alors qu'il se sait atteint d'un mal si répandu et néanmoins incurable, lui, le divin "accompagnateur" de tous les poètes, il inscrit des paroles désespérées:

"Tourmenté d'une sainte angoisse, j'aspire à vivre dans un monde plus beau et désire peupler cette sombre terre d'un tout-puissant rêve d'amour.

Seigneur Dieu, offre enfin à ton fils, cet enfant de malheur, offre-lui comme signe rédempteur un rayon de ton amour éternel !

Regarde-moi, abîmé dans la boue, brûlé par le feu de l'angoisse. Je vais mon chemin dans la torture et m'approche de la mort.

Prends ma vie, ma chair et mon sang ! Plonge-moi dans les eaux du Léthé et daigne, ô Tout-Puissant, faire de moi un autre homme, plus vigoureux et plus pur !"

Il lui reste quatre ans à vivre lorsqu'il s'adresse à son ami Kupelwieser : "Je me sens l'être le plus malheureux et le plus misérable du monde. Figure-toi un homme dont la santé ne se rétablira jamais et qui, désespéré, commet faute sur faute au lieu d'améliorer sa vie. Figure-toi un homme dont les grandes espérances sont mortes, à qui l'amour et l'amitié n'ont désormais rien à offrir que la douleur, qui ne brûle même plus d'enthousiasme pour la beauté, et dis-moi si cet homme-là n'est pas malheureux pour jamais... Chaque nuit, quand je m'endors, je voudrais ne plus me réveiller, et chaque matin, le réveil me rappelle à la douleur du jour passé. Sans joie et sans ami, mes jours s'écoulent."

"Le génie vit au milieu d'un monde auquel il sert de flambeau et d'idéal et dans lequel il étouffe.", écrit Hermann Hesse.

 

 

(...)

 

Dix ans après la mort de Schubert, Robert Schumann fait publier à ses frais, sacrifiant la bourse de son séjour à Vienne, les oeuvres oubliées du musicien-poète de la nostalgie.

 

(..)

 

 

 

 

 

 

Elizabeth Sombart, 

La musique au coeur de l'émerveillement,

Confidences pour piano

de Bach à Bartok

JC Lattès éditions, 1997.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Schubert, #Pascal Quignard, #Musique, #Elizabeth Sombart

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