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Erlkoenig, détail d’une fresque de Carl Gottlieb Peschel, 1840

Erlkoenig, détail d’une fresque de Carl Gottlieb Peschel, 1840

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ?
Es ist der Vater mit seinem Kind.
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Er fasst ihn sicher, er hält ihn warm.

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht ? –
Siehst Vater, du den Erlkönig nicht !
Den Erlenkönig mit Kron’ und Schweif ? –
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. –

„Du liebes Kind, komm geh’ mit mir !
Gar schöne Spiele, spiel ich mit dir,
Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
Meine Mutter hat manch gülden Gewand.“

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
Was Erlenkönig mir leise verspricht ? –
Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind,
In dürren Blättern säuselt der Wind. –

„Willst feiner Knabe du mit mir geh’n ?
Meine Töchter sollen dich warten schön,
Meine Töchter führen den nächt lichen Reihn,
Und wiegen und tanzen und singen dich ein.

_Sie wiegen und tanzen und sigen dich ein.“

Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
Erlkönigs Töchter am düsteren Ort ? –
Mein Sohn, mein Sohn, ich seh’ es genau,
Es scheinen die alten Weiden so grau. –

„Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt,
Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt !“
Mein Vater, mein Vater, jetzt fasst er mich an,
Erlkönig hat mir ein Leids getan. –

Dem Vater grauset’s, er reitet geschwind,
Er hält in Armen das ächzende Kind,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not,
In seinen Armen das Kind war tot.

Poème de Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832)

Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent ?
C'est le père avec son enfant.
Il porte l'enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.

« Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage ?
Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes,
Le roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux ?
— Mon fils, c'est un brouillard qui traîne.

— Viens, cher enfant, viens avec moi !
Nous jouerons ensemble à de si jolis jeux !
Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive ;
Ma mère a maintes robes d'or.

— Mon père, mon père, et tu n'entends pas
Ce que le roi des Aulnes doucement me promet ?
— Sois tranquille, reste tranquille, mon enfant :
C'est le vent qui murmure dans les feuilles sèches.

— Gentil enfant, veux-tu me suivre ?
Mes filles auront grand soin de toi ;
Mes filles mènent la danse nocturne.
Elles te berceront, elles t'endormiront, à leur danse, à leur chant.

— Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
Les filles du roi des aulnes à cette place sombre ?
— Mon fils, mon fils, je le vois bien :
Ce sont les vieux saules qui paraissent grisâtres.

— Je t'aime, ta beauté me charme,
Et, si tu ne veux pas céder, j'userai de violence.
— Mon père, mon père, voilà qu'il me saisit !
Le roi des aulnes m'a fait mal ! »

Le père frémit, il presse son cheval,
Il tient dans ses bras l'enfant qui gémit ;
Il arrive à sa maison avec peine, avec angoisse :
L'enfant dans ses bras était mort.

Traduction, Jacques Porchat (1861)

Quel est ce chevalier qui file si tard dans la nuit et le vent ?
C'est le père avec son enfant ;
Il serre le petit garçon dans son bras,
Il le serre bien, il lui tient chaud.

« Mon fils, pourquoi caches-tu avec tant d'effroi ton visage ?
— Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ?
Le Roi des Aulnes avec sa traîne et sa couronne ?
— Mon fils, c'est un banc de brouillard.

— Cher enfant, viens, pars avec moi !
Je jouerai à de très beaux jeux avec toi,
Il y a de nombreuses fleurs de toutes les couleurs sur le rivage,
Et ma mère possède de nombreux habits d'or.

— Mon père, mon père, et n'entends-tu pas,
Ce que le Roi des Aulnes me promet à voix basse ?
— Sois calme, reste calme, mon enfant !
C'est le vent qui murmure dans les feuilles mortes.

— Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi ?
Mes filles s'occuperont bien de toi
Mes filles mèneront la ronde toute la nuit,
Elles te berceront de leurs chants et de leurs danses.

— Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
Les filles du Roi des Aulnes dans ce lieu sombre ?
— Mon fils, mon fils, je vois bien :
Ce sont les vieux saules qui paraissent si gris.

— Je t'aime, ton joli visage me charme,
Et si tu ne veux pas, j'utiliserai la force.
— Mon père, mon père, maintenant il m'empoigne !
Le Roi des Aulnes m'a fait mal ! »

Le père frissonne d'horreur, il galope à vive allure,
Il tient dans ses bras l'enfant gémissant,
Il arrive à grand-peine à son port ;
Dans ses bras l'enfant était mort.

Traduction, Charles Nodier

 Erlkönig - Le Roi des Aulnes - Goethe, Schubert, Tournier

 

 

 

 

 

La ballade de Goethe est basée sur “Erlkönigs Tochter”, une oeuvre traduite du danois par son ami Johann Gottfried von Herder, qui aurait cependant mal traduit, par «Erlkönig», «roi des aulnes», le danois «ellerkonge» ou «elverkonge» qui signifie «roi des elfes», celui-ci étant, dans les mythologies scandinaves et germaniques, un mauvais esprit qui se cache pour menacer les êtres humains, spécialement les enfants. Ce «Erlkönig» pourrait être rattaché à l’ancienne déesse grecque de la mort appelée Alphito, et même à Lilith qui, selon une certaine tradition, aurait été la première femme d’Adam et serait devenue ensuite un démon.

Il est étonnant de constater que le passage des elfes aux aulnes peut être dû au fait que l’aulne était la personnification du dieu grec Marsyas qu’on écorchait rituellement, peut-être parce qu’on enlevait l'écorce des aulnes pour fabriquer les flûtes des bergers.

Le poème de Goethe est un drame véritablement théâtral où trois voix s’entrecroisent : celle de l’enfant inquiet, celle du père qui fait preuve d'une incompréhension persistante et se veut rassurant, celle du séducteur qui, dans sa perversité, fait de sa mère et de ses filles des appâts. Une métamorphose s’inscrit progressivement par laquelle des sensations qui semblent d’abord simplement oniriques basculent dans un réel et complet cauchemar.

L’interprétation qui s’impose d’abord, en se fondant sur les deux vers («Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt ; / Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt») est celle d’une attraction et d’une agression pédophiles. Michel Tournier qui, s’étant toujours intéressé au monde germanique et au thème de l’adulte porteur d’enfants, représenté par saint Christophe (Christo-phoros, le porte-Christ), a écrit un roman qu’il a intitulé “Le roi des aulnes” où il a repris le mythe de l’«Erlkönig».

D’ailleurs, en appendice au roman, il fit figurer sa propre traduction du poème de Goethe: 

 

 

 

 

              

            Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent?

               C’est le père et son enfant .

               Il serre le jeune garçon dans ses bras,

               Il le tient au chaud, il le protège .

               - Mon fils, pourquoi caches-tu peureusement ton visage?

               - Mon père, ne vois-tu pas le roi des aulnes?

               Le roi des aulnes avec sa couronne et sa traîne?

               - Mon fils, c’est un traînée de brume.

               - Cher enfant, viens, partons ensemble !

               Je jouerai tant de jolis jeux avec toi !

               Tant de fleurs émaillent le rivage !

               Ma mère a de beaux vêtements d’or.

               - Mon père, mon père, mais n’entends-tu pas,

               Ce que le roi des aulnes me promet tout bas?

               - Du calme, rassure-toi, mon enfant,

               C’est le bruit du vent dans les feuilles sèches.

               - Veux, fin jeune garçon, -tu venir avec moi?

               Mes filles s’occuperont de toi gentiment.

               Ce sont elles qui mènent la ronde nocturne,

               Elles te berceront par leurs danses et leurs chants.

               - Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas,

               Danser dans l’ombre les filles du roi des aulnes?

               - Mon fils, mon fils, je vois bien en effet,

               Ces ombres grises ce sont de vieux saules.

               - Je t’aime, ton beau corps me tente,

               Si tu n’es pas consentant, je te fais violence !

               - Père, père, voilà qu’il me prend !

               Le roi des aulnes m’a fait mal !

               Le père frissonne, il presse son cheval,

               Il serre sur la poitrine l’enfant qui gémit.

               À grand-peine, il arrive à la ferme.

               Dans ses bras, l’enfant était mort.

                

 

 

Le roi des Aulnes”, roman de Michel Tournier, Folio pages 583

 

 

Michel Tournier commenta ainsi lui-même cette traduction : «La passion pédophile du roi des aulnes est certes amoureuse, charnelle même. Il s’en faut qu’elle soit pédérastique, bien qu’il s’agisse en l’occurrence d’un jeune garçon (mais c’était également à des jeunes garçons qu’en avait l’ogre de Perrault, et, s’il égorge finalement des filles, ce sont les siennes, et c’est par l’effet d’une terrible méprise). Le vers de la ballade le plus ambigu et le plus difficile à traduire est évidemment le fameux : “Ich liebe dich. Mich reizt deine schöne Gestalt.” que l’on affadit traditionnellement en traduisant : “Je t’aime. Ton doux visage me charme.” Alors qu’un mot à mot autoriserait : “Je t’aime. Ton beau corps m’excite.” Car en effet “exciter” est proposé dans tous les dictionnaires comme le premier équivalent français de “reizen”. Mais ce serait à coup sûr outrer l’intention de Goethe. C’est pourquoi dans ma traduction, je propose pour ce vers : “Je t’aime. Ton beau corps me tente.” dont la gourmandise permet toutes les interprétations sans en imposer aucune.» (“Le vent Paraclet”, chapitre sur le roman “Le roi des aulnes”, p.119-120). On peut remarquer aussi que Michel Tournier a mieux rendu, dans sa traduction, par «traîne» et «traînée» (à comparer avec «banc de brume»), l’effet obtenu par Goethe par la présence à la rime des deux mots «Schweif» et «Nebelstreif».

 

On a pu voir aussi, dans ce poème, l’expression de la souffrance et de l'angoisse d'un enfant malade et du tourment du père qui, sur son cheval au galop, l'emmène vers l'endroit où il sera soigné et s'efforce de l'apaiser.

Or cette maladie pourrait permettre une interprétation du poème se plaçant sur un plan médical, ce qui laisserait penser qu'il a pu être inspiré par un fait réel. L’enfant serait en proie à un délire aigu, qui est une forme grave de confusion mentale liée à une atteinte toxique ou infectieuse de l'encéphale. Ce délire est observé le plus souvent chez l'enfant et le vieillard en cas d'intoxications aiguës, de fièvre élevée, de méningite ou d'encéphalite, de troubles métaboliques aigus, de traumatisme crânien. Il est caractérisé par des troubles de la perception et des fonctions intellectuelles, notamment hallucinations, qu’on retrouve dans le récit :

- hallucinations visuelles : «Siehst, Vater, du den Erlkönig nicht? ... und siehst du nicht dort Erlkönigs Töchter am düsten Ort?» ;

- hallucinations auditives : «und hörest du nicht, / Was Erlenkönig mir leise verspricht?» ;

- hallucinations tactiles : «jetzt faßt er mich an ! / Erlkönig hat mir ein Leids getan !». L'évolution, particulièrement en cas de méningite aiguë, peut être foudroyante et mortelle en quelques heures. C'est encore le cas ici : «Erreicht den Hof mit Müh und Not ; / In seinen Armen das Kind war tot.».

 

Enfin, on peut voit aussi dans le poème une allégorie de l’éternel combat entre l’attraction que la jeunesse éprouve pour l’aventure, pour le mystère, pour la poésie, et leur refus, au nom de la prudence, de la sagesse, du réalisme (les interprétations prosaïques que donne le père des impressions qu’a son fils), par les parents, les aînés, la société, refus qui peut conduire à la mort physique, intellectuelle ou morale. 

 

 

 

 

 

 

 

 

André Durand

sur le comptoir litteraire

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout est signe. Mais il faut une lumière ou un cri éclatants pour percer notre myopie ou notre surdité. Depuis mes années d'initiation au collège Saint-Christophe, je n'ai cessé d'observer des hiéroglyphes tracés sur mon chemin ou d'entendre des paroles confuses murmurées à mes oreilles, sans rien comprendre, sans pouvoir en tirer autre chose qu'un doute supplémentaire sur la conduite de ma vie, mais aussi, il est vrai, la preuve réitérée que le ciel n'est pas vide. Or cette lumière, les circonstances les plus médiocres l'ont fait jaillir hier, et elle n'a pas fini d'éclairer ma route.

 

 

 

 

 

Michel Tournier

Le Roi des Aulnes

Gallimard, Folio, 2014

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Musique, #Goethe, #Franz Schubert, #Michel Tournier

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