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Admirable tremblement du temps - Gaëtan Picon

 

 

 

 

Un beau livre, généreux, réédité en août 2015 par L'Atelier contemporain. Sur papier glacé, la présentation des textes & les reproductions des oeuvres ravissent déjà les mains et les yeux.

Un livre dans le livre. Les 154 pages de la première partie sont signées Gaëtan Picon. Titrées: "Les sentiers de la création", "Collection dirigée par Albert Skira avec la collaboration de Gaëtan Picon", elles avaient été éditées la première fois en 1979 par les Editions d'Art Albert Skira à Genève.

A leur suite, nous trouvons, en complément, des essais d'Yves Bonnefoy, de Bernard Vouilloux, Philippe Sollers, Francis Marmande et Agnès Callu.

 

 

 

EXTRAITS

de la première partie

 

 

 

Premières pages -- pages 9 et 10 -- à la suite de la dédicace à Yves Bonnefoy:

 

 


Ce tremblement de la main dont, en effet, la peinture du "Déluge" porte les traces, Poussin n'eût pas compris qu'on pût l'admirer. Il sait ce que le temps a chance d'apporter, confie à Chantelou : "L'on dit que le cygne chante plus doucement lorsqu'il est voisin de sa mort. Je tâcherai, à son imitation, de faire mieux que jamais" (24 décembre 1657). Et encore, le 15 mars 1658: "Si la main me voulait obéir, j'aurais quelque occasion de dire ce que Thémistocle dit en soupirant sur la fin de sa vie, que l'homme finit et s'en va quand il est plus capable ou qu'il est prêt à bien faire...". Les principales parties de la peinture ne s'apprennent pas ("C'est le rameau d'or de Virgile que nul ne peut trouver ni cueillir s'il n'est conduit par la fatalité"), mais il y a un cheminement qui passe par le temps, et le rameau d'or, pour celui-là même qui naît avec son éclat dans les yeux, ne sera possédé et rassemblé que lentement, à la faveur de cette longue suite d'exercices, observations, réflexions dont Poussin nous entretient fréquemment dans ses lettres, qu'il consigne -- les démarquant parfois des bons auteurs -- en vue du traité qu'il n'écrira jamais, mais qui sont liés, bien entendu, à l'expérience personnelle que Félicien évoque :" Il étudiait en quelque lieu qu'il fût. Lorsqu'il marchait par les rues, il observait toutes les actions des personnes qu'il voyait..." Le temps est un chemin nécessaire. Mais comment serait-il l'une des parties -- ou même l'un des "parergues" -- de la peinture, si son but est de dégager des objets périssables, où il s'incarne fortuitement, l'ordre d'une délectable nécessité?"

Nicolas Poussin,  L'hivers ou le déluge, huile, Paris, musée du Louvre.

Nicolas Poussin, L'hivers ou le déluge, huile, Paris, musée du Louvre.

 

 

 

 

Pages 29 - 31:

"Certaines oeuvres terminales, ai-je dit, suggèrent le sentiment d'une naissance. Et la naissance est nudité. Comme si le terme était l'éclosion de quelque chose qui n'a pas encore vu venir le temps, comme s'il fallait annuler toute histoire pour que vienne cette voix personnelle à travers quoi s'exprime l'inconditionné du premier instant, quand le jour vient de se séparer de la nuit. Origine retrouvée, mais par l'effacement, l'épuration. C'est cela le ciel que Corot croit n'avoir jamais vu ; c'est cela que d'autres ont appelé l'inouï, l'inconnu, ou la vision convalescente, enfantine ; c'est cela le rien dont Flaubert parle après Racine, jonction de l'espace nul et de la vierge surface de la toile ou de la page, ascèse pour une genèse sans entrave. Derniers Turner, quand le soleil n'a pas encore percé la brume lactescente. Derniers Morandi, quand les bouteilles, les coupes, les fleurs se délestent de leurs contours et de leur poids au bénéfice de la force inaugurale de la peinture. "Traînées de jaune", "balayures de bleu", chez Chardin, d'une "bouche démeublée..."

 

 

 

 

Pages 43 - 45

Encore faut-il ajouter que la relation avec le temps dépend d'attitudes d'esprit qui se retrouvent dans n'importe quelle "technique". Il y a un art de l'Odyssée, qui peut être celui de la poésie, quand elle est celle de l'imagination et du mythe -- et Les Fleurs du Mal sont encore, tard dans l'âge postmythique, une odyssée pleine des millénaires du souvenir. Il y a un art de la Genèse, de l'éblouissement initial où la chose naît en même temps que son signe, et la première aquarelle abstraite de Kandinsky n'en donne pas moins le sentiment que la première Illumination. Il y a enfin un art de la structure, de l'ordre révélé, que la synchronie de la peinture souvent nous impose, alors que le discours du romancier ne peut que l'effacer, même s'il lui arrive de le viser comme dans l'entreprise proustienne, et qu'à mi-chemin (ce sont les pages du Coup de dés, les équilibres et le resserrement des "éclats" de Boulez) suggèrent parfois la poésie et la musique.

Henri Michaux, sans titre, encre de Chine sur papier monogrammé en bas à droite, 75 x 105 -- catalogue Drouot.

Henri Michaux, sans titre, encre de Chine sur papier monogrammé en bas à droite, 75 x 105 -- catalogue Drouot.

 

 

 

 

Pages 54 - 56

Car nous aimons la craquelure, les traces de la polychromie effacée, la mutilation de la tête. Nous les aimons parce que nous aimons la mort. Non pas la mort extérieure, accomplie, la nuit de la nuit tombée, mais une nuit lente à tomber comme un crépuscule de l'Ouest, la mort que nous ne cessons de vivre. L'érosion des statues de Mahdia, qui ont longtemps séjourné au fond de la mer, ne les rend pas plus belles, mais plus émouvantes : elle rappelle l'oeuvre de l'homme à l'usure de la roche, à la flétrissure de la chair. Ces taches, ces moisissures de vieux murs -- pour Léonard "membres" d'un univers à connaître dans ses moindres fragments -- nous parlent à la fois parce que, informes, elles attendent de naître et parce qu'elles préviennent, avant même de naître, de leur effacement. Nous n'aimons pas la fracture et la craquelure parce qu'elles contredisent ou affirment le néant, ou parce qu'un esthétisme récent se plaît à voir brouillée par elles l'intégrité de la représentation : la craquelure gagne comme une veine qui gonfle, s'ouvre comme la crevasse d'un sein, les alvéoles du bitume s'étendent comme ceux de la cellulite, les lézardes couvrent le mur comme les rides le visage. Admirable tremblement du temps, de tout se qui se désagrège et pullule, rompt l'ordre menteur de l'impérissable qui nous laisserait, si nous n'étions environnés que de ses signes, aussi seuls que le néant ! Admirable prolifération cellulaire, concrétions recouvrant les formes, mousses, champignons, maladies de l'écorce, exhalaison de la terre pourrissante, chimie sans terme des forêts et des cimetières ! Douceur de la patte d'oiseau qui vient se poser au coin des yeux que nous aimons, contentement de savoir préférer à tous les masques le vieillissement d'un visage, joie d'accepter plutôt que la suspecte satisfaction qui me ferait croire, quand je retrouve ces êtres et ces lieux si douteusement semblables à eux-mêmes, que, pour un peu, rien n'est perdu, ce coup au coeur devant la palissade couverte d'affiches m'interdisant la terrasse où je venais de m'asseoir ! Rappelé au temps, je le trouve à la température exacte de mon corps.

Ruines, ma famille...

Jan Vermeer, La dentellière, détail, huile, vers 1665, musée du Louvre. -- sur le site du Louvre --

Jan Vermeer, La dentellière, détail, huile, vers 1665, musée du Louvre. -- sur le site du Louvre --

GAËTAN PICON

1915-1976

 

 

 

Né à Bordeaux, Gaëtan Picon fait ses études dans cette ville. Premier à l'agrégation de philosophie en 1938, il enseigne en France, puis dirige l'école supérieure des lettres à Beyrouth de 1951 à 1954. Il dirige ensuite l'Institut français de Florence en 1954 et 1955 puis celui de Gand de 1955 à 1959. Ses nombreux essais littéraires, ses conférences sur la littérature et l'art, au Danemark, en Angleterre et aux États-Unis lui valent une renommée internationale.

De 1959 à 1966, il est appelé à la direction des Arts et des Lettres dans le ministère d'André Malraux. Gaëtan Picon devient ensuite directeur d'études à l'École pratique des hautes études et titulaire de la chaire d'histoire de l'art à l'École nationale supérieure des beaux-arts (1966-1976). Parallèlement, il collabore à la revue Fontaine, à Confluences, à L'Éphémère, au Monde, à L'Arc ; il est également critique littéraire au Mercure de France, dont il assume la direction de 1963 à 1965. À partir de 1969, il anime chez Albert Skira la collection des Sentiers de la création, qui publie des textes d'Aragon, Claude Simon, Yves Bonnefoy, Henri Michaux, Roland Barthes et Claude Lévi-Strauss, entre autres.

 

 

(Eléments de biographie, in Encyclopédie universalis)

 

 

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Gaëtan Picon, #Peinture

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