Edward HOPPER, "New York Movie", 1939, MOMA ( Museum of Modern Art) , New York.

Edward HOPPER, "New York Movie", 1939, MOMA ( Museum of Modern Art) , New York.

 

 

 

 

 

En lectures numériques ces jours-ci qui flirtent avec décembre, HOPPER ou la seconde échappée, de Christine JEANNEY, aux éditions QAZAQ, un livre, moins sur le peintre que sur certaines de ses oeuvres, dont voici, par l'auteur, le préambule:

 

"Edward Hopper est souvent décrit comme le peintre de la solitude, de la mélancolie, et c’est sans doute vrai mais, loin d’être seulement nostalgique (et encore moins décoratif) il sait investir des territoires autrement plus centraux, et dangereux. L’énergie est violente sous le calme apparent des constructions, avec ces couleurs froides qu’il affectionne. Ce sont ces lieux que je tente de rejoindre ici. La seconde échappée commence avec l’écriture du premier texte, La Lettre . J’ai cru comprendre, à mesure que je l’écrivais, quelque chose sur les rapports entre temps et peinture, et c’était dû à cette rencontre spécifique, celle de ce temps-là avec ce peintre-là. Ensuite j’ai observé d’autres tableaux sous ce même angle, en essayant de conforter mon hypothèse : Hopper s’empareraient d’un temps autre, temps décalé auquel, sans lui, nous n’aurions pas accès. La seconde qu’il peindrait, arrêtée dans l’espace, flotterait en surplomb ou creuserait un souterrain sous le temps usuel, le temps banal, celui que nous percevons d’ordinaire. Cette seconde, bien minuscule vue de l’extérieur, serait réellement gigantesque, car elle appellerait à elle de grands pans de ce monde, et bien plus, par capillarité.

Ainsi, nous pourrions voir sur chaque tableau des secondes arrêtées, aimantée, des secondes-bulles, chacune porteuse d’un moment de vie supplémentaire qu’Edward Hopper saurait rendre visibles, comme il aurait la capacité d’augmenter notre quantité d’air respirable. Cette seconde échappée existerait, hors temps, mais disponible – quelle chance –, voilà ce que j’ai voulu écrire."

 

 

A chaque tableau exploré correspond un lien et un simple clic suffit à nous conduire jusqu'au tableau dans un nouvel onglet. Devant "Morning sun" (1952), par exemple, nous lisons: 

"Il allonge les ombres (qui sommes-nous qui n’avons plus de fin ?), intensifie le rose et la chair, les couleurs. Déplace des formes que l’on pensait reconnaissables, leur donne une senteur éclatante. Il brise les trajectoires, en invente de nouvelles en se levant seulement. Les profils qu’il découpe, il les noie, les mélange aux arrêtes des murs et les efface ensuite, omnipotent. Il prolonge le regard et les yeux dévisagent des frontières dépassées. Il est fort au point de casser les carcans, piétiner les bordures, ces nuées de petites chaînes avilissantes à étirer et éclater, il n’a aucune pitié. Il ouvre l’air. L’air large, comme le grand large, l’immensité pour embarquer. C’est un prodige chaque matin, qui dure au moins le temps d’une seconde. Peut-être que les femmes rouges savent ce genre de choses, qu’ensuite elles se résignent à entrer dans le jour ordinaire."

Et devant "New York Movie" :

Ou la fiction n’existe pas et les rêves décrivent la vie : elle est la solitude et la mélancolie, l’extrême tristesse, à l’écart, l’indifférence des passants, anonyme, recluse sous une lumière feinte pendant que la vie brasse et se brasse dans la ville au-dessus, la ville dans la salle, la ville sur l’écran, dos au mur, recroquevillée intérieurement dans son exil, et c’est réel, matériel, une pointe enfoncée dans le cœur, une tragédie banale. Nos rêves ne nous sauvent pas. Ou ce serait une seconde pour nous alerter : nous, partout dans la salle à notre place, assis et ignorants dans la pénombre, douloureux et adossés au mur, racontés sur un écran factice, sous une rue bruyante que nous ne voyons pas, forcés de rêver en même temps, et l’épaisseur de nos songes nous séparent." 

 

Christine JEANNEY suspend les secondes, elles-mêmes flottantes dans le tableau /temps: que font donc là ces personnages, et en deça de leur présence / absence, quelle est la chair / matière de leurs pensées; pensent-ils, rêvent-ils, et dans quelles bulles / vies sont-ils transportés ?  

Je reviens souvent à ce livre et je n'ai de cesse de revenir à cette peinture qui me touche depuis tant d'années (tout comme celle de MUNCH, je dois avoir un faible pour les Edward, avec w ou avec v!), où la solitude est insondable et dont l'insondable me ressemblerait.

 

 

 

 

 

 

Autres livres numériques en cours, Ce qui berce ce qui bruisse ( de Jean-Claude GOIRI) et Je et autres intimités (d'Anna JOUY), tous deux chez QAZAQ éditions, mais j'y reviendrai. Chez E-FRACTIONS éditions, j'effeuille, ou feuillette, comme vous voudrez, Laurence d'Arabie- A contre-corps, de Franck-Olivier LAFERRERE. Orné de cartes géographiques & photographies, c'est un court texte, duquel je note, juste là, pour vous :

"Je venais de passer près de deux ans dans les bureaux du War Office et le rezzou chargé de me guider jusqu’à Fayçal força l’allure à tel point que cent fois je crus devoir abandonner… Je souffrais de la chaleur et de la soif, te poussant, petit corps fragile, au-delà de tes limites, mes membres semblant sur le point de se briser à chaque nouvelle secousse… Je perdais le sens de la réalité, vacillant et m’accrochant sur le dos de ma chamelle comme un naufragé exténué à son radeau de fortune…"

Et:

"- Penser le moins possible et obéir aux ordres, c’est tout ce qui me convient désormais… Quelle misère que je n’ai eu l’humilité de le comprendre plus tôt… Cela aurait sans doute évité bien des malheurs…"

Et: j'ai l'humilité égale de me dire que je vais devoir m'adonner à la gestion de mon courrier DES QUE J'EN AURAI FINI AVEC LES LIVRES. Priorité bien ordonnée commence par ....

 

 

 

 

 

 

Hâte de lire aussi, mais chaque livre en son temps, Les longs silences de Cécile PORTIER, téléchargé hier depuis Publie.net éditeurs. Juste un brin de préface:

"En février 2014, à la suite d’un burn out , Cécile Portier entre pour trois semaines en clinique psychiatrique. Pendant ce temps de soins, elle éprouve le besoin de noter les sensations qui la traversent, d’écrire ce lieu et ceux qu’elle y rencontre. Elle enregistre par l’écriture le flux des conversations, des sons, de ses propres pensées (« La pensée est-elle un organe ? Avoir mal en pensant, est-ce mal penser, est-ce une maladie ? »). Elle note le déroulement des heures et des gestes, le « temps qui passe en spirale, en entrelacs, en rond, en n’importe quelle forme qui ne soit ni droite ni orientée », les journées qui se répètent inexorablement, « des horaires pour tout : l’heure des repas, l’heure des médicaments, l’heure des activités, l’heure de fermeture du salon commun. Il y a des horaires pour tout qui font qu’on sait facilement sur quoi bute notre attente ». Les activités, les ateliers dessin, presse, et l’heure du goûter. « De nos vies nous ne voyons que les mécanismes. »"

 

Et un soupçon de:

"Toutes les semaines, l’infirmier vient dans les chambres avec un petit chariot, dépose une balance, nous prie de monter dessus, note le poids, passe dans la chambre d’à côté. Je me demande si c’est pour savoir si nous avons gagné en légèreté d’humeur. L’humeur, ça dépend. Chez certains ça dépend vraiment, de quels critères on ne sait pas, mais ça dépend. (Celui qui croit que les autres cherchent à l’énerver. Puis qui crie presque : c’est pas pour rien que je suis ici, tu comprends ? C’est pas par hasard !)"

 

Non, ce n'est pas par hasard, c'est à la suite d'un burn-out, et, étant aiguisée moi-même à la "chose", je sens que je vais me réveiller quelque angoisse passée, oui, je crois, je peux dire, passée. Peut-être vais-je le lire, en fin de compte, un tout petit peu plus tard (que quoi?).

 

 

 

 

 

 

En passant dans ma "grande" bibliothèque numérique, qui prend de moins en moins de place, elle!, j'en ai profité pour ouvrir une page, la première, tiens donc, de notre Proust national, A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swannavec: 

 

"Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire: « Je m'endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François I er et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n'était pas allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d'une existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j'étais libre de m'y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et j'étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure."

 

 

 

 

 

Et je sens qu'avec HOPPER et LAURENCE, je vais m'y ébrouer pour la soirée.

 

 

 

 

 

 

 

 

Richard Lindner, portrait de Proust,1950.

Richard Lindner, portrait de Proust,1950.

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