Photographie de Malcolm Boyd, Santa Manza, Corse, Série noire.

Photographie de Malcolm Boyd, Santa Manza, Corse, Série noire.

 

 

 

 

 

 

 

 

TRAMONTI

 

Lecture & notes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21-31 octobre 15


 


 

Fin d'après-midi d'automne, le soleil se couche, orange-pluie. Envie de lire-écrire, contre l'épaule de la poésie. Je laisse de côté toute la quincaillerie de la vie, je la troque contre une bougie, flamme qui réconcilie la matière chatoyante de l'intime avec le vent frais de novembre. Je me mets à lire Tramonti - reçu ce jour -,  un peu comme pour braver le monde. Il faut une petite heure à peine, sans peine, et c'est déjà la nuit.

Les « soleils anciens », « l'aile qui vacille »m'ont attrapée au vol, tout comme la puissance de la matière sensible dans laquelle sont taillés les mots de la poète. Des mots qui me font ressentir pleinement le premier dessein de la poésie : être un lieu où l'on s'oublie, où l'on se fait absorber par la chose créée sous le poème.

 

D'emblée, nous sommes mis au parfum :


 

« Eclats d'émotion factice


 

sans indulgence ni espoir


 


 

illusions sans histoire

sans rêverie du jour

épuisement des sourires des gestes

sans retour


 


 

de lumière »


 

Les « irisations nervures », l'ambre de l'automne, l'hiver qui va venir glacer terres et sang, les « chasseurs à l'affût », les « criques mamelons collines » viennent côtoyer un ennui qui pèse et ronge, une mort qui rôde, mais qui ne semble pas pour autant terrifiante, un désir qui sourd dans l'alcôve des jours, ce désir qui fuit dans le même temps qu'il désire. Sous les mots émanent une histoire d'amour, un amour infini -- celui qui, défunt, reste gravé dans l'oubli même – Faut-il alors seulement attendre la mort sans qu'aucun nouvel amour ne puisse soulager « l'attente longue », apporter des mots « qui bruissent sons / que j'aimerais voir vibrer nus », de la douceur, du feu qui réveille, et sa part d' « écharde » aussi, qui signale par sa présence « sous la peau » que la chair vibre encore.


Ce long poème – fait de plusieurs, certes, mais de même facture – court le long des lignes de faille, de fuite, des lignes de la lignée – passé, famille, terre – et des lignes de vie. Désir et mort se côtoient dans une indéchiffrable connivence. Ils s'opposent ou s'épousent dans cette nature toujours omniprésente. Dans le même temps, ils créent finalement la raison de vivre -- Eros et Thanatos, pulsions de vie et de mort, et leurs paradoxes --

 

Sous la plume d'Angèle Paoli, la notion de forme et de figure de l'écriture est remise en cause par les entrelacs subtils de ces paradoxes fondamentaux, et à la fois le poème glisse, unifiant corps,  âme, temps, nature et labeurs humains – « petites poignées de toits recroquevillés », « les coups de feu déchirent / la toile lisse du dimanche », « il faut que je monte au village », « les blés / comme un champ de lumière / qu'en dire d'autre » – .

 

Depuis le recueil « Les carnets de marche », paru aux éditions du Petit Pois en 2010, en passant par « Solitude des seuils » -- Colonna Édition, 2012 –, « De l’autre côté » – éditions du Petit Pois, 2013 –, « Les feuillets de la Minotaure » – éditions de Corlevour, 2015 – jusqu'à ce dernier-né, il y a, qui court sous la nature, consolatrice de prime abord, sous les passions parfois cruelles entre les hommes, le récit parallèle et lancinant d'un motif plus intime qui serait la déchirure de l'amour, d'un amour, dont la blessure semble ne jamais cicatriser, et qui devient oeuvre créatrice. La confrontation au langage, au vers, participe à exorciser ce motif et à restaurer, sur un plan plus « narcissique », cette difficulté d'être par rapport à l'autre, à l'être aimé, tourment que nous traversons tous. Une blessure profonde nécessite réparation et l'oeuvre d'Angèle Paoli est souvent parcourue par cette « catharsis », cette « purification ». Il y a, chez elle, ce retour de recueil en recueil de ce qu'on pourrait appeler une tragédie humaine à échelle intime, mais que nous partageons tous, de telle sorte qu'on cherche sans cesse cette chose qui ne peut pas ne pas revenir.

 

Tramonti semble particulièrement noir sur ce plan, d'un noir-mélancolie inconsolable, par rapport aux Feuillets de la Minotaure où l'on ressentait cette noirceur de la « bête », ses démons intérieurs, mais qui semblaient sublimés en source d'énergie et de création.

 

Ici, dans Tramonti, nous ressentons la mélancolie, le regret , sans que l'élan d'une force vitale ne s'en dégage de manière tranchée. D'habitude, nous trouvons sous l'écriture de l'auteur l'alliance de différentes temporalités: le passé, le présent, et l'avenir, et un avenir qui se pose en terme de questionnements. Mais dans Tramonti, le temps du futur est plus enfoui sous l'attente, sous l'ennui : « tu es celle qui donne / démission de ta jeunesse / ensevelie sous l'art pur / d'immortelles cendrées », et plus loin, « tu attends / qu'une autre forme de lumière / naisse à l'horizon des jours ». Ainsi sous la blessure amoureuse qui laisse vide et sans espoir: « absence abandonnée aux désirs fuyants / des mots tus », « corps en attente d'émois / incontrôlés », « le sel manque à ton désir », « quel passé vibre encore en moi ». Les mots semblent manquer parfois, la page, rester blanche.

 

L'indifférence apporte son soutien, comme une sorte d'armure. Peut-être qu'alors, l'écriture en elle-même du poème, par la réflexion qu'elle soulève, permet de se projeter dans un avenir, même inconnu, même redouté. Le recul est pris dès lors qu'il y a matérialisation de la pensée, réflexion, et que cela peut s'écrire. Peut-être ici et là trouvons-nous de brefs moments de répit: « l'éternité bienfaisante / de l'instant », des mets qui mijotent, du soleil sur la plage, sur la cascade.

 

Mais cet amour, qui ne laisse en apparence qu'immobilité, vide, silence, semble secret, rêvé, et pur, unique, et c'est dans cette confrontation que résiderait la rédemption. Accepter ce besoin intemporel de se compléter de l'autre, ce besoin et son double : le manque – Eros qui unit ce qui est séparé, parfois même en unifiant ce qui est morcelé en soi.

C'est cette mosaïque que l'on perçoit aussi sous les vers souvent brisés, brefs, rythmés, qui caractérisent l'écriture de Tramonti, et ce dans un beau travail d'orfèvre – « plaie crépitante de tous ses ors », ou « berce-la dans l'haleine / de ton corps »

En-deçà, divers plans – onirique, chant, épopée…. – s'imbriquent et s'enchaînent. La complainte amoureuse, le mythe – Ariadnê – l'histoire familiale aussi, et le temps inexorablement, avec son cortège de démons – le corps qui trahit, la mort – s'entremêlent dans un mouvement plus ample, qui toucherait un « accomplir de vivre ». Cette oeuvre jamais achevée permet aussi d'apaiser, à la manière de Schéhérazade, l'angoisse de ne pas être maître de sa destinée.

Victor Hugo, en 1880, écrit en tête du préambule à l'édition Ne Varietur de ses oeuvres complètes: « Tout homme qui écrit, écrit un livre : ce livre, c'est lui ». Angèle Paoli nous livre dans cet esprit une et mille facettes d'un autoportrait à la fois réaliste et symbolique qui agit sur nous comme un miroir, mais un miroir qui nous dépasse en même temps qu'il nous habite, et c'est là l'originalité de son écriture.

 

« traverser la vie

peur que le ciel ne saisisse

effleurer les mots et les jours »


 


 

Fin d'après-midi en pure poésie, lovée contre un soleil qui s'est couché orangé- pensée, et blanc, blanc transparent aussi - lovée contre l'épaule rassurante du soir. Merci Tramonti.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TRAMONTI,

Angèle Paoli,

Editions HENRY, collection La main aux poètes, octobre 2015, 156 pages.

 

 

 

 

 

 

Lecture par Martine Cros

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Angèle Paoli

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