Robert Mapplethorpe, Calla Lily, 1984

Robert Mapplethorpe, Calla Lily, 1984

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si j'étais comme l'ombre un néant ordinaire,

Encore y faudrait-il un corps, une lumière.

John Donne

 

 

 

 

 

 

 

Murat

 

 

 

 

 

 

 

 

Il tend alors le bras

vers moi,

you, dit-il,

puis il replie le bras,

se désigne en disant

me. Puis,

à mi-chemin de nous il déplie

le poing,

ouvre sa paume,

sex, dit-il,

et le temps se dilate

jusqu'aux confins des corps,

Okay ?

 

 

On ne saurait rester dans la splendeur, l'air y est assez rare, ou trop riche, on ne sait, en tout cas on suffoque d'y séjourner longtemps, bientôt on redescend aux aspects matériels, on reprend la question sachant qu'il ne faut pas toucher au personnel, comprenant qu'une brèche est ouverte dans le dogme. La conclusion s'impose, brutale mais efficace, si la tête nous tourne on ne l'a pas perdue : how much, ne kadar ? Mais par acquit de conscience, parce qu'on sait déjà qu'on n'a pas pris sur soi de quoi régler cette note, imprévue, parce qu'on sait déjà qu'une telle occasion ne se présentera plus, parce qu'on sait déjà qu'on en sera malade de devoir décliner une offre aussi précise, parce qu'on sait déjà qu'on devra emporter pour toujours avec soi, gravée sur la rétine, la splendeur où l'on est pour l'instant immergé, imprimé sur les lèvres le goût du corps offert qu'on aura pas goûté. Yüz, one hundred, la main s'agite un peu, iki yüz, two hundred, on comprend, c'est facile, que l'offre, donc le tarif, s'ajuste souplement au degré des demandes. On aurait pu avoir tout, ou à peu près tout, on n'ose même penser à l'horizon lointain qu'aurait dessiné là, à nos pieds, dans nos yeux, un agrément conclu pour üz yüz lira, three hundred.

On explique, hésitant, dans un anglais basique fait de gestes précis qu'on est forcé, hélas, de ne pas donner suite, que l'on n'a pas prévu de quoi accepter l'offre, qu'il est assurément un des plus beaux garçons qu'on ait eu à tenir en joue de son regard, et que, s'il le veut bien, on voudrait, un instant, faute de s'adonner à de plus vastes pertes dans le plein de ses membres, mats et durs, disponibles, l'étreindre, le saisir, le toucher en retour, prendre l'exacte mesure de ce qu'on n'aura pas, et joignant aussitôt le geste à la parole, sans doute peu comprise, son anglais est sommaire, on s'approche, lentement de ses bras on entoure les épaules, puissantes, déployées, on ajuste le menton à la naissance du cou, on presse la poitrine sur le torse affiné voilé de poils noirs et dressés comme se dresse la pointe de ses seins (mais rien d'autre), il a compris bien sûr et l'on est à son tour entouré de ses bras, et c'est l'étreinte chaste, chaleureuse, insensée, demandée et offerte, c'est l'émotion intense de toucher, de sentir, le grain de la splendeur au contact du doigt. On ne peut pas payer mais on est bien, on n'aura pas le corps, on ne goûtera rien qu'on aurait pourtant pu saisir à pleines mains faute d'avoir prévu, mais on gardera tout jusqu'au moment ultime, pour cela il ne manque qu'un nom où accrocher ce tout dans la mémoire, un nom pour la splendeur, un nom pour que jamais sa trace ne s'efface, pour que son aura croisse, un nom à emporter au plus secret du coeur.

 

 

--Comment t'appelles-tu, Adin ne ?

-- Murat.

-- Tesekkür ederim, Murat, iyi günler.

 

 

Il faut avoir la force de s'arracher de là, de quitter la splendeur, de renoncer à elle, c'est-à-dire de rester rivé aux longs étiages où nous a déposé le désir éveillé et l'obligation faite de ne pas le combler. On dit merci, au revoir, sur la porte refermée, les rues de Cihangir, on n'a plus qu'à poser un regard somnambule, à refermer sur soi ce renoncement courtois où l'on s'est trouvé pris. On est rentré, on a vécu, plus tard on a appris ce que ça voulait dire, en turc, Murat, et ça veut dire désir.

 

 

 

 

pages 21/24.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le nom du soleil en quéchua

 

 

 

 

 

 

La courbure, la présence de la grâce sur le dessin du corps. (Ce qui m'émeut le plus.) Il est posé sur la terre, au rebord de la combe, et avec lui son chien, comme un S inversé et étiré. Et avec ça il se tient, il est campé quand même. (Ce qui me laisse dans la contradiction : il est solide mais aérien, il se tient mais semble simplement posé. Il est comme son chien, un trait d'union, entre la terre sous ses pieds et le ciel hors champ. Les hommes sont des traits d'union entre la terre et le ciel, par définition, mais certains bien davantage que d'autres ; chez ceux-là, auxquels va ma préférence, il y a de la courbure, et cette courbure parfois me fait venir les larmes aux yeux.)

 

 

 

Page 37.

 

 

 

 

 

 

 

Or,

Inti est le nom du soleil en quéchua.

 

 

Les noms nous nomment, les mots nous précisent.

Parfois nous remplissons la tâche qu'ils nous assignent,

Et c'est alors la joie, la rencontre et la paix,

Parfois la grâce.

Par eux nous sommes fondés,

Par eux nous nous tenons

Comme le gars se tient au mitan de l'image,

Dans l'axe de la combe

La douceur de la louve.

Nul besoin de bouger pour que le soleil entre

Dans le cadre, éclaire un peu la scène,

La lumière vient du corps,

Et portée par le nom elle arrive jusqu'à moi.

 

 

Une combe,

Une louve,

Et la courbure d'Inti, vingt-huit ans,

 Corps solaire et rompu

Au feu de la présence.

 

 

 

 

 

 

Page 45.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extraits,

Mathieu Riboulet, Lisières du corps,

Verdier, avril 2015

 

 

 

 

(Dans le livre)

(Dans le livre)

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