© I.Bachmann: Heinz Bachmann, c/o Literatur-Verein

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Vellach, le 16 mai 1945.

 

 

 

Très cher,

 

 

Si maintenant j'avais une âme, je devrais la chercher dans la nuit obscure, comme celle que j'aperçois par la fenêtre ce soir. Voici des jours que je n'ai parlé, que je suis privée des sens éveillés qui me portent vers toi, m'entraînent dans les monts et me précipitent dans les abysses. J'ai parfois l'impression que je t'aime.

Mais souvent un bras étrange est sur mon corps, qui essaie en tremblant de me caresser, une bouche qui essaie de boire à moi.

Je le souffre et le désire. Je suis tout à la fois énigmatique et transparente.

Je suis aussi bonne que mauvaise.

Mais je voudrais être pour toi pareille à la plus belle fleur de cerisier, aux roses silencieuses au bord du lac ou aux nuées au-dessus de la forêt.

Je t'aime tant.

Un courant d'air glacé passe par la fenêtre et me réveille. Peut-être suis-je presque prête à retirer le dernier voile -

Mes yeux se ferment.

Je viens à toi comme sur des pieds blessés. Il en sera toujours ainsi : où que je me rende, je te vois et suis dans le royaume des plus amères béatitudes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

27 juin 1945.

 

 

 

 

Chéri,

 

 

Qu'il est bon de savoir que nous sommes parfois près l'un de l'autre. Mes jours sont paisibles et purs. Je suis libre.

Tu dois venir et jeter ton dévolu sur moi. Jamais je ne serais mieux disposée à te servir que maintenant.

Seuls mon travail, mes pensées me tourmentent. Toujours cette crainte de perdre mon chemin ou, pire, de ne pas même en trouver un. J'arpente le jardin du paradis d'un pas hésitant, tantôt comme une enfant, tantôt en proie à un désir sauvage.

J'erre en tout. Je ne trouve ni Dieu ni toi. Parfois je suis tout près de renoncer.

Souvent je me demande où je trouve la grâce d'exprimer une belle pensée.

Avouerais-je mon indigence et ma détresse que tu verrais un vide sans fond. Je suis si ordinaire, si petite, je resterai quelque part au bord du chemin.

Comment ai-je pu donner vie ne serait-ce qu'à un sentiment vacillant de mes mille désirs ardents.

Pourquoi aucun n'a-t-il jamais été exaucé, pas même le plus infime.

Entre toutes les choses saintes, j'ai grand-faim de lumière.

Et j'en meurs.

Mon amour même pâlit devant elle!

 

 

 

 

 

 

 

Ingeborg Bachmann, Lettres à Felician, traduit de l'allemand et préfacé par 

Pierre-Emmanuel Dauzat, éd. Actes Sud, fév. 2006. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et le miracle des "promesses de l'aube", ce sont ces Lettres à Felician écrites à dix-huit printemps, au sortir du cauchemar nazi, par une jeune femme qui avait connu l'effroi avec l'entrée de Hitler à Klagenfurt, l'"angoisse de la mort" qui ne devait plus la quitter mais aussi la disponibilité à la mort qu'elle avait apprise chez Baudelaire, le poète préféré de sa jeunesse : "Au moins mourir au soleil", songea-t-elle en refusant d'être requise par la soldatesque perdue des nazis qui obligeaient les enfants à creuser des tranchées. Et ce sont les lettres d'une jeune femme qui écrivait et composait de la musique depuis de longues années, et dont les carnets comptaient déjà un drame lyrique en cinq actes, un court roman historique et plusieurs centaines de pages de poèmes et de proses diverses. Des textes où elle chante l'amour et les premiers baisers, exprime son inextinguible besoin de passion et commente ses lectures déjà nombreuses, de Thomas Mann à Hofmannsthal. Autrement dit, si les Lettres sont le creuset d'une oeuvre, elles sont moins innocentes qu'il n'y paraît, plus réfléchies, et s'y dessine déjà une pensée du "Je" qui se prolongera sa vie durant, et une forme "dialogique" et poétique destinée à susciter d'autres amours d'une langue usée. 

 

 

 

 

 

Court extrait de la préface de Pierre-Emmanuel Dauzat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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