Portrait de Montaigne au chapeau, dit de Larochebeaucourt, non signé - source en lien.

Portrait de Montaigne au chapeau, dit de Larochebeaucourt, non signé - source en lien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'AUTEUR AU LECTEUR

 

 

 

 

C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune fin que domestique et privée ; je n’y ai eu nulle considération de ton service ni de ma gloire ; mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis, à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bientôt), ils y puissent retrouver quelques traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu’ils ont eue de moi. Si c’eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautés empruntées ; je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et artifice, car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l’a permis. Que si j’eusse été parmi ces nations qu’on dit vivre encore sous ladouce liberté des premières lois de nature, je l’assure que je m’y fusse très-volontiers peint tout entier. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre ; ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain ; adieu donc.

 

 

 

De Montaigne, ce 12 juin 1580.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE XVIII.

DE LA SOLITUDE

 
 
 
 
 
 
(...)
 
 

Or, la fin, ce crois-je, en est toute une, d’en vivre plus à loisir et à son aise ; mais on n’en cherche pas toujours bien le chemin. Souvent on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que changées : il n’y a guère moins de tourment au gouvernement d’une famille que d’un état entier. Où que l’âme soit empêchée, elle y est toute ; et pour être les occupations domestiques moins importantes, elles n’en sont pas moins importunes. Davantage, pour nous être défaits de la cour et du marché, nous ne sommes pas défaits des principaux tourments de notre vie : l’ambition, l’avarice, l’irrésolution, la peur et les concupiscences ne nous abandonnent point, pour changer de contrée ; elles nous suivent souvent jusque dans les cloîtres et dans les écoles de philosophie ; ni les déserts, ni les rochers creusés, ni la haire, ni les jeûnes ne nous en démêlent.

On disait à Socrate que quelqu’un ne s’était aucunement amendé en son voyage : — Je le crois bien, dit-il ; il s’était emporté avec soi.

Si on ne se décharge premièrement et son âme du faix qui la presse, le remuement la "fera fouler davantage : comme en un navire les charges empêchent moins quand elles sont rassises. Vous faites plus de mal que de bien au malade de lui faire changer de place : vous ensachez le mal en le remuant ; comme les pals s’enfoncent plus avant et s’affermissent en les branlant et secouant. Par quoi, ce n’est pas assez de s’être écarté du peuple ; ce n’est pas assez de changer de place : il se faut écarter des conditions populaires qui sont en nous ; il se faut séquestrer et ravoir de soi.

Nous emportons nos fers quand et nous. Ce n’est pas une entière liberté ; nous tournons encore la vue vers ce que nous avons laissé ; nous en avons la fantaisie pleine ; notre mal nous tient en l’âme : or, elle ne se peut échapper à elle-même ; ainsi il la faut ramener et retirer en soi : c’est la vraie solitude, et qui se peut jouir au milieu des villes et des cours des rois ; mais elle se jouit pluscommodément à part. Or, puisque nous entreprenons de vivre seuls et de nous passer de compagnie, faisons que notre contentement dépende de nous ; déprenons-nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui ; gagnons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls, et y vivre à notre aise.

 
(...)
 
 
 
 
 
 
 
 
Michel de Montaigne
ESSAIS
(Extraits)
Texte établi par M. l'abbé Musart, Périsse Frères, 1847.
 
 
 
 
 
 
 
 
Tag(s) : #Montaigne

Partager cet article

Repost 0