Wilhelm de Kooning -- A tree in Naples --  Source: http://pictify.com/user/Artthrough/willem-de-kooning

Wilhelm de Kooning -- A tree in Naples -- Source: http://pictify.com/user/Artthrough/willem-de-kooning

 

 

 

 

 

 

EXTRAITS

 

 

 

 

 

 

 

"Vos mots, votre impulsion, m’ont confortée dans l’idée que l’on peut, que l’on doit, que l’on a le droit (le devoir peut-être ?), de tout dire, sans inhibition, et que briser le carcan de l’inhibition est un acte auquel tout poète doit s’adonner, car l’écriture devrait être don de soi. La force de vos écrits tient en cela qu’ils sont de l’ordre de la confession et parviennent donc à projeter vos lecteurs dans une réalité totalement inédite, lestée des interdits qui étranglent l’écriture et la voix. Vous avez écrit des poèmes et des lettres comme Anaïs Nin et Marina Tsvetaïeva, entre autres auteurs que j’aime, ont écrit leurs journaux et leurs lettres : avec cette candeur qui était non pas révélatrice d’un manque d’expérience de la vie, mais plutôt du désir d’être aimé pour qui vous étiez, dans votre totalité, complexe, sans fards, et accidentée, si je puis parler ainsi.

 


Je remarque qu’un terme revient souvent dans cette missive que je vous adresse, à vous, l’infatigable poète épistolaire : le mot « lettre ». Personnellement, au fil des ans, l’écriture de lettres, ces creusets de l’intime, m’a permis d’affûter ma plume. Avant d’avoir mon propre ordinateur, puis ma connexion internet, je pouvais passer mes fins de semaine à en écrire, y répondre. J’imagine qu’il en était de même pour vous, n’en avez-vous pas laissé des milliers ? Peu de jours avant votre mort, vous avez même écrit au président américain Bill Clinton pour lui demander une décoration en reconnaissance des services que vous aviez rendus aux arts et à la poésie. Monsieur Ginsberg, je ne sais si vous étiez ironique, mais une médaille n’aurait rien changé au fait que votre poids et votre influence dans le monde de la poésie n’étaient plus à prouver. Savez-vous que vos textes m’ont appris à marcher, en légitimant mon entêtement à n’écrire que sur ce que j’avais vécu ? Alors que quand j’étais plus jeune, bien avant de vous rencontrer, ce que j’avais à raconter (surtout en ce qui concernait ma famille) semblait parfois tellement énorme qu’il est arrivé qu’on m’accusât de fabuler. Longtemps j’ai dissimulé cet entêtement, de peur de paraître suffisante. D’ailleurs, l’on sait combien maints poètes et théoriciens voient d’un mauvais oeil cette disposition propre aux poètes Beat pour l’épanchement dans leurs textes, et pour ce qu’ils prennent pour de la complaisance à souffrir. Elizabeth Bishop ne trouvait-elle pas les poètes Beat trop « romantiques et pleins de pitié pour eux-mêmes »*11 ? Elle ne parvenait manifestement pas à faire la différence entre de simples lamentations égocentriques et ce souffle subversif et libérateur que vous avez insufflé à la poésie anglo-saxonne moderne, la libérant du caractère respectable qu’elle avait dû endosser jusque-là. Il serait toutefois erroné de dire que Bishop n’en avait pas conscience, puisque d’une part elle admirait le travail de Gary Snyder (ainsi que de Rimbaud et de Baudelaire, vos deux grands favoris), et d’autre part, elle reconnaissait que la poésie faisait « autant partie du bordel et de l’abattoir que de la roseraie et de la clairière » (op. cité). Elle avouait aussi prendre parfois plus de plaisir à la lecture des épistoliers et des diaristes qu’à celle des poètes, car elle leur attribuait le don de savoir observer la nature et le coeur humains, qualité nécessaire, selon elle, pour être capable de les sonder avec justesse et dévouement. Je pense que si elle s’était penchée sérieusement sur votre travail, elle aurait été séduite : vous étiez un grand poète, un grand diariste, un grand épistolier, un grand écrivain tout court.

 


En somme, ce n’est pas un hasard si la forme de la lettre s’est imposée à moi pour ce livre sur vous : vous en avez écrit et envoyé des milliers ; vous avez aussi rempli des centaines de carnets avec vos confessions. Vous connaissiez le pouvoir de la langue intime, incandescente, c’est pourquoi la sincérité de vos poèmes embrase et bouleverse, à jamais. « Ne dissimulez pas la folie », ainsi concluez-vous votre poème sur le travail de Burroughs, « On Burroughs’ Work » (The Green Automobile, 1953-1954). Quarante ans plus tard, vous recyclez ce vers en conseil pour les écrivains en herbe, dans un entretien *12. Saviez-vous que j’en avais fait ma devise durant l’écriture de mon premier livre *13 ? Son histoire suivait les méandres de l’esprit torturé d’une femme perdant pied après avoir abandonné son enfant (dire que j’ai pensé à ma mère durant l’écriture serait un euphémisme)."

 

 

 

 

Plus loin...

 

 

 

 

 

"Je vous ai rencontré en 1993, vous êtes parti en 1997, votre recueil posthume, Death & Fame - Mort et gloire, rassemble vos derniers textes, écrits durant ces années-là. Ils vibrent d’humour et d’auto-dérision. Le tempo est toujours aussi vif, quoique moins incantatoire et hypnotique, et l’esprit d’insoumission qui a traversé toute votre oeuvre est plus fort que jamais, jusqu’au dernier poème que vous avez écrit, le trente mars 1997, moins d’une semaine avant de quitter ce monde : « Things I’ll Not Do (Nostalgias) » - « Les choses que je ne ferai pas (Nostalgies) ». Le court extrait suivant révèle des regrets, mais aussi beaucoup d’humour, et de la tendresse pour ce/ux que vous n’aurez plus la possibilité de voir (les drogues aussi, incorrigible que vous êtes !), dont vous-même, « sauf dans une urne funéraire » : « Finis les étés à savourer avec des amoureux, les cours sur Blake à Naropa, / L’écriture des slogans de l’esprit, la nouvelle poésie américaine, Williams Kerouac Reznikoff Rakosi Corso Creeley Orlovsky / Je n’irai plus voir au cimetière B’nai Israël Buba, tante Rose, Harry Meltzer et tante Clara, papa Louis / Et moi-même, sauf dans une urne funéraire » (Death & Fame). Jusqu’au bout vous êtes resté bouillonnant de désirs et de rêves. Ce poème a recueilli ce qui a été sacré pour vous, principalement des lieux et des êtres humains, les uns indissociables des autres."

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

AVEC VOUS CE JOUR-LA , Lettre au poète Allen Ginsberg

SABINE HUYNH

Essai

"L'ATELIER DU POEME"

RECOURS AU POEME EDITEURS

Novembre 2014
87 pages

 

€ 7.00

formats disponibles : 
epub, mobi, pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes

11 Entretien accordé au Seattle Magazine, 1966.

* 12 Entretien rapporté dans On Being A Writer, par Bill Strickland, 1992. Merci à votre ami Peter Hale pour la piste, dans son blog, The Allen Ginsberg Project.

* 13 La mer et l’enfant (éditions Galaade, 2013).

 

 

 

Tag(s) : #Sabine Huynh, #Allen Ginsberg

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