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Le début du silence - Annemarie Schwarzenbach

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le début du silence

 

 

 

 

 

 

 

 

Parfois je me demande pourquoi je consigne tous ces souvenirs par écrit. Souhaiterais-je les faire lire à des inconnus ? Souhaiterais-je me confier à eux, ou sinon à des proches, à de bons amis? Mais qu'est-ce que je confie au juste? Je suis bien consciente que ce texte ne contient aucune confidence intime.

 

 

Mes amis anglais me demandent parfois ce que j'écris. Je réponds: " Un journal non intime." Car rien ne peut être moins intime que de décrire cette vallée -- un peintre s'y entendrait mieux --, ou les montagnes et les plaines, et les routes et les fleuves. Même quand je raconte comment nous avons vécu sur les fouilles, tout cela est très éloigné d'une confession. Les nuits sur la terrasse de Persépolis ? Les conversations avinées ? Raconter que nous étions ivres parfois et que Bibenski fumait, de rares soirs, une pipe de haschich ? Ce n'est pas plus intime que la mélancolie de la province du Mazandéran, que le hurlement des sirènes du vapeur russe dans le port de Pahlevi. Et il est sans doute tout aussi peu intime de voir, le matin, le léger nuage qui nimbe la cime du Demavend et de le reconnaître, une nuit, à l'ombre de la tente, substance irréelle autour des épaules d'un ange...

 

 Je ne me demande donc pas tant pourquoi je me livre, mais plutôt pourquoi j'écris. Car il n'est certainement pas facile de le faire ; c'est un effort terrible et probablement stérile. Nous sommes forcés de nous souvenir, et même si le souvenir ne me lâche pas un instant, ni moi, ni mes compagnons, nous n'avons pas besoin de le savoir. Nous sommes habitués à cet état qui nous est propre dans ce pays : nous ne sommes pas libres un seul instant, nous ne sommes pas "nous-mêmes" ; ce monde étrange exerce son emprise sur nous et nous rend étrangers à notre propre coeur.

 

Au début, nous appelons cela recevoir des impressions. Nous sommes fascinés par le paysage grandiose, ses splendides couleurs et ses formes pures, son caractère royal. Nous accueillons d'abord les modes de vie étrangers avec curiosité, puis très vite nous résistons ; mais nous ne savons plus comment la résistance cède en nous.

 

Les gens forts se débarrassent en riant de telles tentations qui s'insinuent comme des maladies. Les gens intelligents rentrent chez eux à temps. Mais beaucoup sont faibles, et je suis "parmi les plus faibles".

 

J'ai longtemps écrit sur ce pays, de la façon la plus objective, sans trop parler de moi. D'où vient alors maintenant cet impérieux besoin de confidences? N'y a-t-il vraiment personne parmi mes amis à qui je pourrais me confier d'une façon plus simple ? Eux qui doivent vivre ici, ne savent-ils pas ce qu'il en est, ne peuvent-ils pas aider ?

 

Mais aussi étrange que cela paraisse, nous redoutons d'appeler les choses par leur nom. Nous parlons souvent de la Perse, cela vaut certainement la peine de parler de ses merveilles et de ses curiosités. Mais quand quelqu'un a le mal du pays, il n'en dit mot -- et ce n'est là que la première étape de la souffrance.

 

Si j'étais chez moi sur un rivage agréable d'Europe, je croirais sûrement à une possible conversation qui clarifirait les choses -- les médecins en attendent beaucoup -- , mais ici, on ne croit en rien. Les anges sont trop forts, et ils foulent le sol de leurs pieds intacts. Quant aux gens, ils ne veulent pas s'accaparer les uns les autres, car on ne sait jamais exactement quel est le point faible de l'autre. Peut-être est-ce le même ? Et c'est ainsi que s'étend le silence. On appelle cela s'endurcir...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pages 105/107,

 La mort en Perse,

d'Annemarie Scharzenbach,

Petite bibliothèque Payot, avril 2001.

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Extraits - Ressentis de lectures, #Annemarie Schwarzenbach

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