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Retour à Salem - Hélène Grimaud

Retour à Salem - Hélène Grimaud

Max Klinger (1857-1920), "Evocation, Brahmsphantasie, opus XII", page 14, 1893, Dry point, aqua fortis, aquatint and mezzotint H. 29.2; W. 35.7 cm Leipzig, Museum der bildenden Künste © Gerstenberger, Museum der bildenden Künste

Max Klinger (1857-1920), "Evocation, Brahmsphantasie, opus XII", page 14, 1893, Dry point, aqua fortis, aquatint and mezzotint H. 29.2; W. 35.7 cm Leipzig, Museum der bildenden Künste © Gerstenberger, Museum der bildenden Künste

 

 

 

Extraits de

 

 

Hélène Grimaud

 

RETOUR à SALEM

 

Albin Michel

 

Edition brochée, en Livre de poche,

et numérique, 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,

A travers les déserts courez comme les loups ;

Faites votre destin, âmes désordonnées,

Et fuyez l'infini que vous portez en vous !

 

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal

 

 

 

 

Donc le poète est vraiment voleur de feu.

Il est chargé de l'humanité, des animaux même.

 

Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny

 

 

 

 

Retour est la marche qui revient

vers la proximité de l'origine.

 

Martin Heidegger, Approche de Hölderlin

 

 

 

 

 

 

 

  On racontera beaucoup de choses sur mon retour aux loups ; et toutes seront erronées. Pour connaître la vérité, il aurait fallu pousser avec moi la porte de cet obscur magasin à Hambourg -- mais j'étais seule ce soir-là. J'avais décidé de me ménager une pause entre les séances de répétition. Je travaillais le Deuxième concerto de Brahms, et je voulais purger mon corps de toute la tension physique des exercices au clavier qu'exige cette oeuvre aux complications rythmiques infinies, aux soubresauts complexes entre accords massifs et grands écartements, au scherzo fougueux -- une musique tempétueuse. Brahms l'avait composée pour qu'elle outrepasse les capacités féminines, et j'avais parfois l'impression d'une lutte acharnée entre moi et le piano, de même que l'oeuvre semblait combattre des forces cosmiques, sombres, hantées de battements d'ailes sur un océan dont je humais, à cet instant précis, le parfum lourd, salé et un peu gras.

(...)

 

 

 Je fis un pas en arrière, mal à l'aise, pour échapper au sortilège du miroir, et c'est alors que je butai sur ce qui allait changer ma vie et me conduire au secret bouleversant que je serais amenée à percer ; mais je ne savais rien de tout cela encore. Comment l'aurais-je deviné? J'étais toujours sous le coup de l'illusion et, pour tout dire, perturbée par l'atmosphère du magasin, qui amplifiait le sentiment d'irréalité dont je souffrais depuis le début de ma promenade.

(...)  

 

 

  Je n'ai ouvert le paquet que deux jours plus tard. Je ne sais pourquoi, ces feuilles jaunies me mettaient mal à l'aise. Chaque fois que j'avais effleuré le manuscrit, retenu par deux gros élastiques, mon imagination me transportait dans l'étrange boutique et, dans la lumière floue du souvenir, je voyais briller la petite clef d'or, la lorgnette de marin, les diables et les anges, l'horloge folle et le miroir. On avait collé, en guise de couverture, une eau-forte qui représentait une scène si curieuse que ses images hantèrent ma première nuit. En contrebas d'un océan de vagues crêpées, un pianiste, les mains dressées au-dessus du clavier, jetait un regard par-dessus son épaule. Derrière lui, une sirène extatique, les bras levés, seins nus, jouait d'une harpe à tête humaine ; et, j'en eus la conviction, de cette tête d'homme, antique et puissante, émanait le son d'un cor. Sur quoi reposaient ces personnages ? Une barque ? Un radeau à la dérive ? Je devinais un ciel boursouflé d'humeurs, de nuées sombres sur la mer zébrée d'écume. J'eus alors l'absolue certitude que cette gravure racontait exactement le morceau de Brahms que je répétais depuis des jours, à Hambourg.  Ce Deuxième concerto qui m'avait séduite pour le défi personnel qu'il m'adressait par-dessus les années -- il avait été conçu pour qu'aucune pianiste ne puisse l'interpréter, parce que Brahms avait eu les tympans lacérés par une jeune femme qui massacrait son Premier concerto. La partition énonçait un drame cosmique et météorologique qui éveillait en moi à la fois la puissance de la mer et les paysages du Grand Nord, blancs d'une neige virginale, phosphorescents sous la lune, horizons de forêts sombres et de lacs gelés d'où s'exhalaient parfois des brouillards fantômes, que je chevauchais en amazone. Jamais une oeuvre de Brahms ne m'avait offert un meilleur jeu d'ombre et de lumière que celle-ci, aucune ne me proposerait plus ce paradoxe si subtil d'un dialogue absolument inverti, et qui obligeait, malgré la fougue tempétueuse, rageuse même, à l'interpréter comme de la musique de chambre. A Hambourg, ce concerto me disait combien Brahms était devenu un fragment de la solitude dans laquelle il vivait. Et c'était bien cette musique que la gravure racontait.

(...)

 

 

  Cette première soirée, dans le craquement du ciel au-dessus des plages baltes, des marécages, des landes et du port de Hambourg, je la consacrai à comprendre le lien qui unissait musique et journal, dessins et dialogues, à tenter une chronologie, des rapprochements. De ce puzzle de pages jaunies, que ne quittaient ni le regard de Brahms, ni celui de l'homme sur l'autre cliché, qui se révéla être Max Klinger, j'avais déduit un premier élément. Ces deux hommes étaient amis ; Johannes Brahms lui avait dédié ses dernières oeuvres, les Quatre chants sérieux ; ils avaient échangé une correspondance, chacun selon son mode, selon son art, et ces bribes de récit en allemand, dont je ne saisissais que certains passages, résultaient sans doute de leur entente.

(...)

 

 

 J'avais demandé à Hans Ingelbrecht, un ami de Hambourg, de traduire pour moi les textes en allemand. En attendant ses pages, je quittais les répétitions avec une hâte fébrile, hantée par les images répondant aux notes, certaine que beaucoup des gravures de Max Klinger racontaient ce que je jouais, m'indiquaient même la force et la forme à donner aux mouvements, le travail des motifs ; elles faisaient plus encore : elles soulignaient le paradoxe d'un concerto presque symphonique et pourtant au modulé solitaire de loups sous la lune. La rigueur technique qu'imposait la partition du Deuxième concerto ne cédait rien à l'impression de flot maritime de l'ensemble, tel que me le suggérait l'eau-forte.

(...)

 

 

  Ce fut lorsque Hans Ingelbrecht me remit la traduction des lettres et des fragments de récit que je pris pleinement conscience de l'importance de ma découverte. Ces textes, joints aux dessins et aux notes, énonçaient des fragments d'histoires, des lambeaux de contes. La lecture des lettres éparses suggérait que leur auteur n'était autre que Johannes Brahms.

(...)

 

 

  J'en fus persuadée lorsque, en bas d'une page qui semblait conclure un récit tronqué -- et c'était bien dans le style de Brahms de déchirer, de brûler, de détruire les oeuvres qui ne le satisfaisaient pas --, je découvris la signature de Karl Würth.

(...)

Pages 1/9 - Avant-propos 

 

 

 

 

 

 

Récit de Karl Würth

 

 

 

 

 

   On avait prétendu qu'il était à l'est, quelque part vers l'orient. Avait-il dérivé ? Le magma terrestre avait-il modifié les continents de façon qu'on ne puisse jamais le retrouver ? Avait-on brouillé les cartes de la Genèse pour le protéger ? Moi, je sais où est le Jardin d'Eden. Je l'ai découvert et ce n'était pas à l'est. J'ai franchi ses portes sans le savoir, un jour d'errance où j'étais parti chercher loin quelque consolation à la cruauté du monde. J'avais pris ma besace et je m'étais éloigné vers le Nord, avec l'intention de m'y perdre pendant quelques mois. Je voulais me fondre dans les terres du Holstein, qui sont les terres de mes origines et dont les paysages composent mon essence. Ce sont des terres de dissolution, où tout est brouillé, où les contours perdent leurs certitudes, les forêts leurs formes, la mer elle-même sa nature, entre marécages et dunes incertaines, entre pluies ascendantes et lacs fouettés d'orages, où les désirs de solitude fondent aussi. Il fallait cette étendue de désolation pour absorber la mienne. Je comptais sur l'étrangeté  de la lumière pour parachever la sensation d'Ailleurs dont j'avais besoin. Le ciel, blafard et nacré comme le creux d'un coquillage, bosselé et strié de lueurs mauves, s'y noue et s'y dénoue parfois en fantasques rubans appelés aurores boréales, et qui signent un crépuscule à perpétuité. Je marchais depuis des jours, zigzaguant entre les tourbières, humant le vent, vers le nord toujours, sans crainte de me perdre ni souci de retour. J'avais fini par atteindre la contrée des légendes, celle du "loup des abeilles", Beowulf, qui mourut dans un combat contre un dragon de feu. Puis j'avais suivi les rives d'un lac étrangement calme. Le vent ne ridait pas ses eaux. Aucun oiseau, pas un poisson. Il y avait un tel silence que je jugeai mon but atteint. Je m'installerai là. Malgré le clair-obscur, je repérai une clairière dans les taillis, légèrement en contrebas d'un accident de terrain, qui me protègerait des bourrasques de vent. J'y dépliai la toile de ma tente, mes deux couvertures. J'allumai un feu pour conjurer la nuit. Je m'allongeai et aussitôt, je m'endormis.

 

 Les premières journées sur ce que j'estimais être mon nouveau territoire, je ne remarquai rien de particulier, occupé à couper du bois et des fougères pour construire un abri en dur, à rouler des galets pour m'assurer un sol sec que je couvris de mousse et de lichen, à m'ouvrir une sente jusqu'au lac où je puisais mon eau douce, glacée et qui craquait presque contre mes dents. J'y jetai quelques lignes, certain d'y prendre mon dîner. Je n'avais jamais été pêcheur, et j'imputai à mon inexpérience de rentrer bredouille. Je ne m'en souciai pas. J'avais des biscuits et de la viande séchée en réserve suffisante pour me nourrir deux semaines, et s'il s'avérait que j'échoue à subvenir à mes besoins, eh bien je rebrousserais chemin.

 

   Ce fut trois jours après mon arrivée que je compris qu'il se passait quelque chose d'anormal autour de moi. Ou plutôt qu'il ne se passait rien, jamais, que le lieu était figé dans une sorte d'immobilité difficile à décrire, aujourd'hui encore. D'habitude, rien ne me réjouit davantage que de tendre l'oreille pour écouter les voix de la nature, ses ensembles musicaux, le vent quand il murmure une berceuse pour endormir le monde, le brame des élans en rut, le craquement des glaces l'hivers, le tapage des oiseaux dans leurs nids, le craquement des taillis sous le passage furtif du renard argenté, l'activité aquatique des castors, cette symphonie inépuisable qui est la conversation des espaces sauvages. Or, dès que l'aube se levait, tout alentour semblait sombrer dans une étrange torpeur, s'ensevelir sous un silence épais comme un linceul, compact, presque assourdissant. Cette même torpeur qui s'emparait de moi dès la nuit tombée et me plongeait dans un coma narcotique. J'avais beau tendre l'oreille, pas un son n'était émis. Je scrutai le ciel, même le vent qui déchirait les nuages en lambeaux de brume n'émettait aucun sifflement, pas même la moindre plainte. Un court instant, j'eus l'horrible pensée que j'étais devenu sourd. Je poussai un cri, un long et puissant cri contre le ciel pour m'entendre. C'était bien ma voix, à peine altérée par l'effroi. Et si je m'entendais de l'intérieur ? Depuis mon propre cerveau ? L'affolement me reprit. Je courus jusqu'au lac et j'y jetai, de toutes mes forces, un lourd caillou. Non, le son n'était pas uniquement à l'intérieur de moi.  J'avais clairement entendu le plouf de la roche dans l'eau, comme j'aurais perçu, si la panique n'avait pas perturbé mes sens, le bruit mat de mes pas sur la terre meuble, ou la masse sur les piquets de bois que j'avais plantés pour soutenir les cordes de mon velum.

(...)

 

 Paradoxalement, et bien que le silence fût toujours aussi compact, j'eus l'impression que désormais, une vie végétative pulsait, comme si la forêt toute entière respirait.

(...)

 

  Le soir s'annonçait lorsque j'atteignis la lisière de la forêt. Ce fut brutal, quelque chose comme le fond d'une impasse. Une énorme clairière, parfaitement ronde -- on aurait dit qu'une main d'homme l'avait taillée un jour et l'entretenait depuis --, s'ouvrit devant moi. Au point le plus septentrional, étirée d'est en ouest, à perte de vue, la barre d'une paroi rocheuse, vertigineuse, si j'en jugeais par les hauteurs qui semblaient ne jamais finir, fermait la forêt, la clairière, et ma marche. Si je n'avais su que la terre était ronde, j'aurais juré d'avoir atteint la fin du monde, tant il semblait impossible qu'il y eût quelque chose au-dessus et au-delà de cette montagne.

(...)

Pages 1/5 - Récit de Karl Würth -

 

 

 

 

 Là, le récit s'interrompait. Hans Ingelbrecht n'était pas allé plus loin. Les histoires, les lettres, avaient été assemblées sans ordre, m'avait-il écrit de Hambourg, et c'était un gros travail que de retrouver la chronologie de pages qui, la plupart du temps, n'étaient pas numérotées. J'avais envie de connaître la suite et j'espérais qu'il y en aurait une. Je lui envoyai pas SMS l'adresse de l'antiquaire. S'il manquait des pages, il les trouverait sans doute dans la boutique, et, avec elles, le destin invraisemblable de ce manuscrit.

(...)

Pages 1/8 - Là, le récit s'interrompait -

 

 

 

 

 

 

 

Note de M.C. : les numéros des pages correspondent à l'édition numérique du livre

(format Kobo, en l'occurrence)  

Max Klinger, Pursued Centaur, plate 3 from Intermezzi, Opus IV, 1881, Etching with aquatint

Max Klinger, Pursued Centaur, plate 3 from Intermezzi, Opus IV, 1881, Etching with aquatint